d'Andréas Becker.

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j'ai toujours rêvé d'être malade - (...)

NébuleusesUne femme nous parle de sa vie, de ses parents, son mari, son amant, son fils et de l’étrange lieu dans lequel elle a passé la majeure partie de sa vie et qu’elle nomme son I!nstI!tutI!on. Le récit est heurté, trébuchant, la réalité se dérobe sous les yeux du lecteur. Qui est cette femme ? Nous raconte-t-elle la vérité ? Qu’est-ce que cette institution ? Est-ce réellement un lycée professionnel comme elle nous le dit ? ou plutôt un hôpital psychiatrique ?

Tout comme dans l’Effrayable Andréas Becker réussit au travers l’expression de son personnage à créer une langue tout à fait particulière et cohérente. Cette nouvelle langue présente des distorsions moins importantes que dans son premier roman, un glissement plus léger mais néanmoins bien présent. L’auteur utilise cette langue déviée, déformée avec constance et obstination et il faut lui reconnaître cette capacité à aller jusqu’au bout de son projet, sans jamais rien lâcher ni céder à aucune sorte de facilité. Du “je” transformé en “j’e”, de l’ "institution" en "I!nstI!tutI!on", de l’utilisation de tournures pronominales sur des verbes qui ne sont pas pronominaux, du "moi" devenu "(moi)" ou encore de l’utilisation du tiret comme unique ponctuation, chacune de ces modifications de la langue sont signifiantes.

L’univers déployé par Andréas Becker est, tout comme dans l’Effrayable, particulièrement sombre. Il est question ici de folie, d’inceste, d’enfermement physique et psychique, de recherche identitaire par le biais de la langue et de la création de soi. Le récit de cette femme soulève dans le lecteur une multitude de questions. Et c’est sans doute la limite de ce roman étonnant et courageux. Bien sûr on ne cherche pas dans la littérature des certitudes et des vérités assénées. Mais Nébuleuses exige beaucoup du lecteur dans sa manière de brouiller les pistes et de soulever autant de questions. Cet assaut d’interrogations finit par empêcher le lecteur de rentrer complètement dans cette histoire et de se laisser émouvoir malgré le potentiel émotionnel énorme de son sujet. C’est d’autant plus dommage qu’il ne manque pas grand chose, qu’il faut un talent incroyable pour tenir ce récit d’un bout à l’autre et pour utiliser la langue de cette manière.

J’avoue que quelque part, j’aimerais bien voir Andréas Becker laisser tomber un peu le masque et nous parler un peu plus de lui ou du moins nous parler de lui de manière plus simple, moins distanciée et intellectuelle. La prochaine fois peut-être ?

Ed. Editions de la Différence