de Jean Philippe Toussaint

Lire sur Les chroniques de Racines

 

nue

Quand on plonge dans Nue, sans savoir de quoi il retourne, on prend le risque de devoir immédiatement le roman achevé, courir chez son libraire pour acheter les trois premiers tomes de la quadrilogie. Non pas que le roman ne puisse se suffire à lui-même, comme chacun des autres volumes d’ailleurs, mais le charme, le mystère, la sensualité, l’humour, l’angoisse sourde et fondamentale qui s’échappent de ces pages donnent envie de creuser, comprendre, pénétrer un peu plus profondément dans ce récit romanesque étonnant.

Etonnant de par sa construction, éclatée. Chaque roman est composé de fragments, disposés sans ordre apparent. Il faudra ainsi lire les quatre tomes pour réussir à reconstituer ce puzzle chronologique alors même que des indications temporelles simples, placées en début de roman, pourraient laisser entrevoir au lecteur une limpidité, une volonté de transparence de la part de l’auteur. Mais cette transparence n’est qu’apparence, et Jean-Philippe Toussaint s’amuse à brouiller les pistes.

L’histoire est simple pourtant, le narrateur aime Marie, qui aime le narrateur. Mais c’est un amour complexe, profond et fragile. Ils s’aiment, se font du mal, se quittent, se retrouvent, s’aiment à nouveau : des amants-aimants qui parfois s’attirent, parfois se repoussent, mais restent toujours quelque part dépendants des mouvements de l’autre.

Jean-Philippe Toussaint construit ses romans autour de quelques lieux (le Japon, la Chine, Paris, l’île d’Elbe) et de quelques scènes fondatrices : un cheval de course perdu sur le tarmac d’un aéroport, deux enterrements, des bains de minuit dans une piscine ou une crique perdue… De ces scène fondatrices naît le roman, comme la vie d’ailleurs, le reste n’étant que liaison, passage. Le narrateur aime décrire, dans un style d’une grande précision ces scènes. C’est une explosion sensorielle à chaque page. Ce qui importe à l’auteur, ce sont les vibrations, qu’elles portent en elles de la sensualité, de l’angoisse, de la tension, de la légèreté ou de l’humour.

Marie est un personnage vibrant, insaisissable dans son inconstance, à la fois sophistiquée, évaporée et terrienne. Son énergie infuse les romans, et surtout le narrateur. La puissance évocatrice de Marie lui fait dépasser les limites du réalisme dans son récit, les frontières de la narration sont mises à mal, et le narrateur nous raconte des scènes auxquelles il n’a pas assisté. Reconstitution ou fantasme, le lecteur ne peut que supposer. Mais curieusement, alors que le personnage central visible reste Marie, ces scènes nous en apprennent pourtant beaucoup plus sur le narrateur que sur sa belle. Il se produit alors un phénomène assez étrange dans lequel l’attention du lecteur bien que dirigée par le narrateur vers Marie se détourne progressivement de ce que le narrateur veut lui donner à voir, et se tourne vers le narrateur lui-même, et par extension sur la narration, ses mécanismes, son fonctionnement.

L’auteur lui, se fait discret mais, taquin, pointe le bout de son nez furtivement dans La vérité sur Marie pour rappeler, au détour d’une anecdote, qu’il est bien maître chez lui, et que s’il a envie de raconter quelque chose qui, de toute évidence est impossible, il le fait sans aucune mauvaise conscience. Et le lecteur de constater qu’effectivement, Jean-Philippe Toussaint est un maître, un grand maître même de l’écriture, capable de tout écrire et signifier avec ses mots, de manier la douceur, la sensualité, la poésie comme l’humour, d’oser trancher dans le vif certains de ses paragraphes par une crudité soudaine et extrême. La quadrilogie de Marie, qu’on en lise qu’un tome ou plusieurs, dans l’ordre ou dans le désordre désarçonne le lecteur avec une grande élégance saupoudrée de taquinerie. Courbettes.

Ed. Editions de Minuit