Racines

Photos et lumières du Périgord et autres contrées plus lointaines, critiques cinématographiques et littéraires.

06 février 2008

Droit de réponse.

A l'occasion de ce billet, Richard, rédacteur/créateur du très beau, et très essentiel blog Avant la Lettre, a amorcé une réflexion intéressante. Ma réponse étant un peu longue, et m'ayant pris 1h30 de rédaction, je vous la livre en guise de message du jour. Ceux qui lisent jusqu'au bout, je leur paie la bière (ou le jus de pomme, on verra).

"Je me fourvoie régulièrement en assimilant trop vite le blog à un media "comme un autre" ... (et c'est ainsi finalement qu'Internet échoue, là où on l'attendait comme un accélérateur de démocratie)."

Ton commentaire soulève en moi une foultitude de questions et de réflexions. Qui valent ce qu'elles valent, puisque ce ne sont que les miennes, et qui n'ont pas valeurs de conclusions ou de vérités (je préfère prendre mes précautions hein). D'abord sur le blog, qu'est ce qu'un blog ? pourquoi en crée-t'on un ? quelles motivations ? quelles finalités ? Je ne peux répondre que pour moi, et encore que partiellement, il y a toujours une part qui échappe à tout calcul, qui doit répondre à un besoin inconscient, et enfoui. Donc pourquoi moi je blogue ?

En ce qui concerne les photos, c'était la continuation de mon site internet, l'envie de créer, de mettre en scène, en valeur, ce que je vois/vis, et c'est d'abord pour moi. Pas de démarche altruiste là-dedans. La notion de partage vient ensuite, partage avec les proches d'abord (mes proches sont tous loin, très très loin), et puis ensuite avec les passagers éphémères de l'aire nettienne. Mais ça c'est la cerise sur la gâteau. Le blog est plus simple que le site internet, moins chronophage, un outil plus spontané. Ça me permet de maintenir une certaine dose de motivation pour photographier, progresser, tenter, me gourer, réussir. Bref, ça m'aide à regarder devant, et pas derrière, et j'en ai foutrement besoin.

Pour les textes critiques sur ce que je vois, ils me permettent d'abord de garder une mémoire de ce que j'ai lu/vu. J'ai des trous dans la tête, c'est mon pense-bête. Le fait de les publier m'oblige à écrire, ce que je réapprends à faire après des années de diète. Ça me permet également d'approfondir ma réflexion au delà du j'aime/j'aime pas, d'essayer d'éclaircir le pourquoi, en essayant de me souvenir du comment. On peut ensuite s'interroger sur la dénomination de ces textes/avis/témoignages. Faut-il vraiment les différencier de critiques ? et qu'est-ce qu'une critique sinon un avis ? Selon la 2ème définition du Littré, la critique est un jugement porté par un critique, le critique étant défini lui, comme la personne qui juge des ouvrages d'art ou d'esprit. Pour être plus précis, le Littré définit le verbe "juger" comme "se former, énoncer une opinion sur quelqu'un ou quelque chose". Le critique est donc celui qui, non seulement se forme une opinion, mais également énonce cette opinion. Mes textes peuvent donc être considérés comme des critiques, et un avis, pour peu qu'il soit un peu circonstancié, constitue donc une critique. Quid de la validité de cette critique ? Tu parles de partialité. Il est évident que mes critiques sont partielles et partiales. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout jugement, toute opinion d'une oeuvre ne peut être que subjective, partiale, car passée au tamis de l'humain. Toute perception est subjective, passant par le filtre primaire des organes sensoriels, véhiculée le long de nos fibres nerveuses, puis traitée par nos petites cellules cérébrales, elles-mêmes influencées par notre vécu, et l'état de nos connaissances. Dès lors, comment s'approcher d'une quelconque vérité absolue, d'une opinion objective à propos d'un ouvrage ? Il faut bien différencier ce qui constitue l'Information pure, qui essaie, par un assemblage de faits, d'opinions, de critiques donc, de sources diverses et variées, d'approcher au plus près, de la manière la plus objective possible un événement, et la critique de base, opinion formulée par un individu, qui essaie, avec l'état de ses connaissances de formuler son ressenti face à un bidule.  Mes textes ne sont pas de l'Information, ils n'en ont pas l'audace.  On peut s'interroger maintenant sur la portée de ces modestes critiques. Ont-elles vraiment le souffle nécessaire pour convaincre les lecteurs (rares mais fidèles) ? ou du moins pour les décourager quand ils sont vraiment motivés ? Je ne le crois pas. Je pense que les gens qui prennent le temps de lire mes mots sont suffisamment clairvoyants pour aller pêcher ailleurs d'autres opinions, et surtout assez libres pour se faire une opinion par eux-mêmes. Dans l'ensemble je suis quand même relativement "bon public", même si j'émets fréquemment des réserves, j'essaie de mettre en valeur ce qui m'a semblé intéressant. "No country..." fait partie d'une toute petite minorité : celle pour laquelle mes espérances étaient énormes, et ma déception abyssale.

Ceci dit, je ne pense pas que cette déception pousse se blog dans une quelconque chapelle, pour rentrer dans un rang quelconque (ohhh adeptes de la secte racinienne, suivez-moi sans broncher dans le gouffre de l'enfer), au contraire, je savais pertinemment que j'allais attirer des foudres en étant honnête et à contre-courant. Ça n'a pas manqué. Bref. Est-ce que ce blog est un média d'information ? certainement pas. Est-ce un média, c'est à dire un support constituant un moyen d'expression ? Absolument. Est-ce un média "comme un autre" ? Le média n'est, par définition, qu'un support. Le média télévision peut être à la fois un média d'information, d'opinions, de divertissements. Tout dépend la manière dont on l'utilise. La grande différence avec les médias "traditionnels" on va dire, c'est qu'il est plus facilement accessible, et permet une diffusion plus large, plus rapide. Démocratique et pervers, sans aucun doute.

"Ce film mérite huit ou dix colonnes d'analyse (...) Mais ce que je dis là est très vain en l'état."

Il est dommage que de considérer vain, ce que tu pourrais raconter sur No Country for Old Men, parce que moi, c'est ce qui m'intéresse le plus. Je ne demande qu'à approfondir ce film, à comprendre (je me suis d'ailleurs jetée sur toutes les critiques que j'ai trouvées après avoir écrit la mienne). Ahhh ce fichu temps qui nous manque toujours...

"Pour en revenir au problème avis/critiques, analyse/ressenti, je ne peux que te décrire mon expérience perso, et qui ne regarde que moi. Il y a le vieil adage qui dit "On n'aime pas ce qu'on ne comprend pas"... Je ne critique pas (plus) pour autant, j'attends l'heure de l'étincelle. J'ai suffisamment confiance en la vie (malgré, ô paradoxe, le propos des frères Coen) pour penser qu'elle viendra."

Je trouve, en ce qui me concerne, l'adage "on n'aime pas ce qu'on ne comprend pas", extrêmement réducteur. D'abord, je peux ne pas aimer ce que je comprends (et je crois bien avoir comprisPouic-Pouic et American Pie 3 - bon ça va hein..), et à l'inverse adorer ce que je ne comprends pas. Je ne prétends pas comprendre Beckett, et pourtant, ses mots résonnent en moi, font vibrer mes fibres. En fait, j'aime beaucoup ne pas comprendre grand chose, parce que ça m'oblige à réfléchir, ce plaisir difficile, pourtant hautement jouissif. Je ne prétends pas non plus avoir compris "No country...", et il est fort possible que j'hurle au génie si je le revois. Aurais-je dû attendre l'étincelle de compréhension dont tu parles pour ouvrir ma gueule ? je n'ai pas cette sagesse, je me suis assez souvent muselée pour connaître le prix de la liberté de dire, pour revendiquer haut et fort mon droit à avoir une opinion subjective, éphémère, mais mon opinion à moi.

Sur ce, mon estomac hurle. Et je vous souhaite une bonne soirée à tous !

Posté par AnneduPerigord à 20:17 - BlaBla - Commentaires [19] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Bon, j'ai tout lu. Un beau plaidoyer pour une vision subjective du monde qui ne se veut pas –cela tombe sous le sens– exclusive de la vision des autres... Je ne peux que souscrire!
bonne soirée à toi;

Posté par Still, 06 février 2008 à 20:45

Mais tu écris foutrement bien Anne, pourquoi tu blogue,je me pose pas la question, je viens lire et regarder, comme je prendrais le temps de boire un thé avec toi et t'écouter, no country j'ai aimé, j'ai aimé parce que j'ai compris(à ma façon hein) le titre du film dans l'échange du sherrif et du vieux dans sa cabane, pourquoi? Bah honnetement j'en sais rien, parce que ça a du faire vibrer en moi qqchose qui est quelque part, comme becket aussi, et puis je pourrais me poser la question de pourquoi je dépose presque tous les jours un commentaire qui ne dis rien de l'émotion de tes fotos, tu laisses faire, t'es une fille bien toi.

Posté par Didier, 06 février 2008 à 21:27

Lecture.

Still : alors je te dois quelque chose ;-) Tu as tout résumé, j'ai beaucoup parlé pour ne rien dire non ? :-)

Didier : ça me touche beaucoup ce que tu me dis là. Même une larmichette. Besoin de le maturer. Merci en tous cas :-) Tu fais partie des fidèles, que je ne connais pas, mais qui sont là, un peu chaque jour. Et c'est important. Pour moi. Merci !

Posté par Anne, 06 février 2008 à 22:43

Tu as fait une belle introspection sur toi et ton blog;-) Je suis assez d'accord avec toi sur ce que représente le blog pour nous. Un espace pour créer, s'exprimer et partager.

En ce qui concerne les crtiques que tu fais et que je lis de temps en temps, je pense qu'il faut faire la distinction entre critiques professionnels et critiques amateurs. Cela n'empêche nullement le droit à la parole et d'avoir du talent pour écrire ce qu'on pense sur tel ou tel film. Cependant, il y a tant de rumeurs, de sources non vérifiées faites par des amateurs qu'il faut se méfier en permanence de ce qu'on lit. Le journalisme est un vrai métier qu'il faut valoriser même si parfois, les journalistes dérapent sérieusement eux aussi.

Bonne soirée

Posté par Ossiane, 06 février 2008 à 22:44

Petite présicion tout de même, quand je parle des sources, je pense surtout à certains blogs d'information qui font beaucoup de tort à la presse.

Posté par Ossiane, 06 février 2008 à 22:46

Rumeurs.

Ossiane : ah je suis tout à fait d'accord. Le journalisme est un métier, et je ne me prends nullement pour une journaliste. Je donne juste mon opinion, qui vaut, pour moi beaucoup, pour le monde rien. Et tu as raison d'en parler. Je le clame. Je ne suis pas un blog d'informations :-) Bonne soirée à toi aussi !

Posté par Anne, 06 février 2008 à 22:49

L'information pure, Anne, c'est les faits, les faits, rien que les faits, rapportés avec le plus de précision possible. Si tu meles l'opinion et la critique, c'est de la prose éditoriale, du salmigondis, de la propagande, tout ce que tu veux, mais ce n'est plus de l'information.


(Sinon, oui, j'ai agi viscéralement, parce que je pensais sincèrement que tu aimerais No Country, ou à défaut mettrais en avant ses innombrables qualités, clins d'oeil et audaces filmiques, et qu'on aurait pu donc gazouiller en choeur sur ce film. Ma déception a été d'autant plus forte que tu marques une virulence inédite dès l'attaque de ton billet. Moi aussi, j'ai des tripes...)

Posté par Richard, 06 février 2008 à 22:59

Et à bientôt pour le jus de pomme, donc ;-)

Posté par Richard, 06 février 2008 à 23:00

Tout lu !

Bon , j'ai donc droit à une bière !
Belle réflexion sur la blogosphère.
Il faut certes savoir se poser et comprendre mais parfois on peut aussi jouir des choses sans les comprendre. Là je n'ai peut être pas tout compris !

Posté par boguy, 06 février 2008 à 23:12

C'est sorti !

C'est sorti ! Anne, je ne peux que te soutenir dans tes propos... surtout ne change rien ! j'adhère complètement à ce que dit Didier et pourtant je n'ai pas encore vu No Country...et tu sais quoi Anne, j'ai bien l'intention d'aller le voir ! Je suis donc bien libre, même en étant un Racinien exemplaire... Juste un petit mot à Richard si vous me lisez : c'est un peu poussif de dire que Anne mélange tout, elle n'est ni confuse et ni incohérente dans ces avis, acceptez et digérez bien le fait que ces notes sont sa mémoire, sa retransmission, son partage, son droit de réponse et j'en passe... vous n'y pouvez pas grand-chose. Une information pure ? Dans un monde parfait et idyllique, oui, ça doit exister, or, que je sache, les informations qui transitent dans nos grands et moyens médias "impartiaux" comme vous dites, sont souvent vérifiées, codifiées, contrôlées. Sommes-nous si entourés de mots justes et purs ? Cela ne vous arrive-t-il jamais de douter avant de rédiger?
Pour ce film, qui, je précise, vient de recevoir le prix du syndicat des producteurs de Hollywood et juste avant, le prix du syndicat des réalisateurs..Il ne fait aucun doute, par conséquent, qu'ils seront gâtés aux Oscars, passant à la trappe les films moins médiatisés, et la liste est longue..Dommage !
Cela dit, je vous félicite pour vos belles photos, vous pouvez me répondre directement, si vous le souhaitez...

Bonne nuit Anne, très bonne initiative, quand tu veux pour la mousse ;-)

Posté par Philippe, 07 février 2008 à 02:09

C'est possible un verre de vin ?
J'ai repensé au texte de Barthes, "Le plaisir du texte" à la jouissance toute personnelle devant des mots, hors toute théorie et critique de praticiens en tous genres et de spécialistes avérés. Tu nous dis ton plaisir, ton déplaisir, tes récitences devant un livre, un film... une oeuvre. C'est ton libre arbitre. Je suis d'accord, je ne le suis pas, peu importe : c'est ta projection, ta représentation et ton imaginaire. Tu nous fais écouter ton désir. C'est là l'essentiel.
Bonne journée.
Laëtitia

Posté par Laetirature, 07 février 2008 à 08:08

Par exemple

Moi je prendrai un jus de pommes, parce que le mini-crapaud que j'héberge à titre gracieux n'a pas droit à l'alcool :-)

Sur l'adage "on n'aime pas ce qu'on ne comprend pas", personnellement, je ne le trouve pas si réducteur que ça. Les premiers exemples qui me viennent à l'esprit de choses que je ne comprends pas c'est le racisme (dit "ordinaire"), l'égoïsme forcené au point de mettre les autres en danger (et parfois même soi-même). Par exemple. Ben ce sont des choses que je ne comprends pas. Mais pas au sens où je n'ai pas fait l'effort d'essayer ou bien où je suis trop bornée, trop fermée : c'est plutôt que je ne peux pas les comprendre au sens de les accepter, de les trouver justifiables, etc. Explquables, peut-être, à la rigueur, parfois. Mais acceptables, justifiables, non. Par exemple.

Posté par mirza, 07 février 2008 à 10:31

Philippe, bien sûr que je doute quand je rédige, je ne fais même que cela. Comment vérifier une information financière à la source, par exemple, quand on n'est pas comptable et qu'on sait que les chiffres sont facilement manipulables? C'est justement parce que l'exercice de la vérité est très difficile qu'il faut éviter d'y ajouter en plus de la mauvaise foi et du parti-pris. Je ne vais pas te dire le contraire sur le contrôle des médias, ni sur la neutralité de la retranscription de l'info. Et ce n'est pas parce que la presse est tronquée qu'il faut baisser les bras. Soyons idéalistes et avant de nous engouffrer dans une religion ou un parti, tâchons de partir observer la réalité, étudions, confrontons les faits. On peut tous devenir journalistes, on aurait même intérêt à l'être pour faire avancer le monde avec un peu moins de tangage (un coup à gauche, un coup à droite, mais où est le cap?). Parce qu'elle est a priori incontrôlable, la blogosphère aurait pu, en ce sens, être un joli contre-pouvoir aux médias traditionnels. Voeu pieu, bien sûr, l'immense majorité des blogueurs - chroniqueurs se contentant de remâcher ce qu'elle voit et entend de ce qui sort déjà déformé de sa sainte chapelle.

Posté par Richard, 07 février 2008 à 11:36

ou et quand la biere?

Posté par elaine, 07 février 2008 à 17:24

Tout lu, tout compris, j'aime bien :-) Et les mots vont bien ensemble.
Dans la série même pas cap', même pas cap' de lire en entier l'article "vous reprendrez bien un peu de passé" sur mon blog...

Et une binouse à ta santé !

Posté par Djiwom, 08 février 2008 à 02:55

Tout lu :)) C'est pas trop tard pour la bière ???

Posté par jump, 08 février 2008 à 09:18

ayé.. tu me dois une bière :-))

Posté par nath, 08 février 2008 à 14:14

je ne partage pas le dernier avis de richard (et pourtant je suis fan de son blog depuis 2 ans ;-) !) il y a beaucoup à lire, à comprendre , à entrevoir sur bon nombre de blog. Les blogs sont devenus au fil du temps un contre-pouvoir ne serait qu'en raison de leur créativité et diversité. J'aime lire les débats, les avis (notamment ceux de notre petite anne talentueuse et attachante) , ils participent à faire subsister une démocratie qui en a besoin.

Posté par DAM, 09 février 2008 à 08:40

Dam, un contre-pouvoir? Ah, il faudra que tu m'expliques.

Posté par Richard, 11 février 2008 à 01:16

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