Racines

04 décembre 2014

Chronique livre : La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté

d’Emmanuel Adely.

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moi je préfère être complètement mort en morceaux plutôt que de me balader avec un demi-sac de burnes t'en penses quoi toi

latresbouleversanteJ’ai lu ce livre il y a un sacré bout de temps, mais les récents événements m’ont donné envie de vous en parler rapidement. La très bouleversante confession… c’est une plongée terrifiante dans la tête des soldats qui ont mené l’opération d’élimination de Ben Laden. Emmanuel Adely se fond dans ces esprits, capte leur langue, leur rythme interne, leurs préoccupations, leurs obsessions.

et ça c'est du confort dans la tête de pas avoir à déterminer ce qui est juste et ce qui est pas juste toi tu obéis et ça c'est vraiment du confort et de savoir qu'on réfléchit à ça pour toi c'est les autres qui te permettent de pas réfléchir à ces trucs politiques simplement faire quelque chose qui te plaît et dont on te dit que c'est juste

Composé de trois chapitres, divisés en courts paragraphes numérotés, le livre est percutant. Ça va vite, ça va très vite, la phrase retranscrit mouvement, parole et pensée dans un seul geste, avec une économie de moyens terrible. C’est une mitraillette qui atteint le lecteur crucifié par la rapidité du discours, le prosaïsme des préoccupations de ces hommes formatés, gonflés à la testostérone et transformés en quasi-machines à tuer.

Emmanuel Adely dévoile une part de l’humanité dont on ne parle pas, qu’on préfère ignorer. Pas de jugement de valeur là-dedans. Juste un constat, une retranscription à la fois fascinée et fascinante, attractive et répulsive. Et la découverte pour moi d’un auteur particulièrement pourvu.

Ed. Inculte

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02 décembre 2014

Chronique livre : La malédiction du bandit moustachu

d’Irina Teodorescu.

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lamaledictiondubanditNul mauvais acte ne reste impuni, et ce n’est pas la famille Marinescu qui pourra dire le contraire. Une mauvaise action au début du XXème siècle, en l'occurrence le meurtre d’un bandit aux moustaches fleuries, et voilà cette opulente famille maudite jusqu’en l’an 2000.

C’est d’une plume alerte et agile qu’Irina Teodorescu nous raconte cette histoire de malédiction familiale. Grâce à sa voix guillerette, elle réussit le pari risqué d’utiliser l’humour pour nous raconter le tragique. Il y a beaucoup de rythme dans cette écriture étonnante qui parvient à maintenir son énergie jusqu’à la fin.

Et puis, à l’intérieur du récit “historique” commencent à s’immiscer progressivement des pages qui semblent plus contemporaines, plus posées. On comprend alors que l’humour et le farfelu qui permettaient de prendre de la distance sur des épisodes anciens ne sont qu’un paravent pour aborder une douleur vécue, la dureté de la famille et surtout la mort du frère. Le livre apparaît alors comme une construction pudique, un écrin de fantaisie autour d’une blessure profonde. Malin et particulièrement réussi.

Ed. Gaïa

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30 novembre 2014

Chronique livre : Et quelquefois j’ai comme une grande idée

de Ken Kesey.

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Une rivière lisse, d’apparence calme, qui dissimule le cruel biseau de son courant sous une surface lisse...apparemment calme.

etquelquefoisC’est mon livre monstre de l’année, celui que j’ai mis six mois à lire parce que tout simplement j’avais envie de le lire “bien”, j’avais envie qu’il dure encore et encore. Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey est un roman total, omniscient, omnipotent, dans lequel on est aspiré, immergé et par lequel on est mâchouillé, dévoré, englouti .

L’auteur ancre d’abord son histoire dans un territoire à l’identité forte, la côte nord-ouest des Etats-Unis, sa pluie, sa forêt, sa pluie, sa rivière, sa pluie, ses bûcherons, sa pluie, ses crues, sa pluie et ses odeurs de moisi. Le décor imbibe le lecteur, pénètre sa chair pour atteindre ses os. Dans ce décor grandiose et menaçant s’ébattent une multitude de personnages, tous gravitant autour de la famille Stamper. Les Stamper, une famille de bûcherons biberonnée à l’Amérique, une famille survivante, self-made, ses hommes, la hache entre les dents, qui épousent des femmes un peu trop belles pour eux. Mais l’époque change, le demi-frère revient de la ville, avec sa poésie, sa constitution fragile et surtout sa rancoeur. Au drame familial déchirant se superpose le drame social et économique, car oui l’époque change vraiment et l’or n’est plus dans le bois.

Ken Kesey écrit son roman-fleuve comme on compose une partition, chaque personnage a sa voix que l’auteur capte et retranscrit. Ces voix s’entremêlent souvent dans un concert désordonné et pourtant millimétré. Fabuleuse écriture, libre et maîtrisée qui n’hésite pas à digresser, à se perdre sans pourtant perdre son fil. La dureté de ces vies, la nature fascinante mais angoissante ne viennent jamais à bout de la formidable poésie et surtout de l’énergie vitale de cette écriture. Un chef-d’œuvre organique.

Ed. Monsieur Toussaint Louverture.

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28 novembre 2014

Chronique livre : L’écrivain national

de Serge Joncour.

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C’était l’enfer.

 

lecrivain-national600Un coin de campagne blotti contre la forêt, une petite ville tranquille aux projets d'avenir industriel, tout commençait au mieux pour notre héros, écrivain invité par les libraires du village à passer quelques temps dans cet univers bucolique. Bon d'accord, c'est l'automne, il pleut tout le temps, un habitant a disparu et surtout on est dans le Morvan. Mais tout de même.

Ahhh il est malin Serge Joncour. Moi qui me contre-balance généralement de ce qui peut ressembler à une histoire, voilà qu'il me chope pour la deuxième fois après son très joli L'amour sans le faire. On oublie tout de suite l'écriture, on n'en parle pas parce qu'il n'y a pas grand chose à en dire. L'écrivain national est un pur roman qui est là pour nous raconter une histoire avec de bons personnages, sans recherche fondamentale sur l'écriture, juste un souci d'efficacité. Et ça fonctionne très bien.

Le livre constitue une formidable galerie de personnages. Des libraires au maire visqueux, en passant par les bûcherons ou la patronne de l'hôtel, les personnages secondaires foisonnent et sont tous dessinés avec finesse et drôlerie. Mais évidemment, c'est surtout cet écrivain national qui retient le plus l'attention,

Le propos semble bien évidemment autobiographique : un écrivain un peu connu mais pas trop, en résidence dans un bled paumé, peuplé de gens formidables ou un peu moins, des ateliers d'écriture, des rendez-vous à la bibliothèque... bref une routine. Serge Joncour joue en permanence de cette frontière entre le réel et la fiction. Il met beaucoup de lui dans son personnage, s'inspire, probablement en les détournant, de personnages croisés lors de ses propres résidences. Mais pourtant on est dans de la fiction, dans une intrigue assez rocambolesque (top) et romantique (moins réussie) à la fois.

Ce jeu des frontières entre réel et fiction apporte du trouble, de la profondeur et de l'ambiguïté à l’entreprise. Une belle réussite de la part de l’écrivain national Joncour.

Ed. Flammarion

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22 septembre 2014

Chronique livre : si les bouches se ferment

d'Alban Lefranc

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Pour apprendre à parler, il vous faut aller chercher des mots dans la bouche des autres.

silesbouches

Biographie, roman historique, portrait d'une génération, si les bouches se ferment est un livre passionnant et difficile à classer. Après avoir entraîné le lecteur dans le tourbillon Mohammed Ali dans le magnifique Ring invisible, Alban Lefranc aborde de biais, dans un mélange d'Histoire et de fiction, une période chahutée de l'Allemagne, de la naissance de la Fraction Armée Rouge jusqu'au suicide de ses premiers leaders.

Il est vrai que beaucoup de difficultés cessaient très vite d'encombrer l'esprit, dès lors qu'un groupe humain avait choisi de fonder son existence réelle sur le refus délibéré de ce qui était universellement admis et sur le mépris complet de ce qui pourrait advenir.

Le procédé qu'il emploie est malin. Il utilise un personnage qui a gravité en marge de la RAF, un poète et fils de nazi, Bernward Vesper, pour mettre des mots sur cette histoire, pour donner un éclairage sur les raisons de la naissance de ce groupe. Bernward Vesper symbolise à lui seul le passé sombre de l'Histoire allemande, mais également l'après, le silence qu'on impose, les mots qui ne sont pas dits, l'hypocrisie générale. Jusqu'à l'arrivée dans sa vie d'une fille, Gudrun Ensslin qui le pousse à dire, à faire état de son passé, du passé de sa famille, à révéler ce que l'on cache et ce que l'on tait.

Comment voulez-vous faire un seul pas dans les couloirs de l'université, sous les regards de tous, sans la chaleur d'une enfance pour soutenir vos épaules, si vous n'avez pas d'ombre projetée derrière vous qui donne son poids à votre corps ?

On retrouve dans si les bouches se ferment, l'écriture si incarnée d'Alban Lefranc, les rythmes, les ruptures, et surtout la liberté d'expérimenter, de mélanger, récit, poésie, français, allemand, récit direct, indirect. Le procédé est passionnant et permet à l'auteur de brasser l'Histoire, la rendre vivante, incarnée. Le roman (si c'en est un) tient sa grande richesse de cette manière assez unique d'aborder l'Histoire, avec sérieux, mais en ayant recours à la fiction et à l'écriture de la fiction. Cependant si les bouches se ferment apparaît parfois un peu bancal dans sa construction, un peu patchwork. Le lien, ou plutôt le liant ne fonctionne pas toujours et donne au livre un caractère un peu inachevé et décousu.

Malgré tout, on oubliera vite cette petite faiblesse de construction et on retiendra surtout la puissance de cette langue, la curiosité pour l’Histoire que déclenche ce roman et l’intelligence du procédé utilisé.

Nous venons de cerveaux saccagés par la consommation et par le dogme de la non-violence. Nous avons grandi dans la dépression, la maladie, la peur du déclassement. Mais cette engeance est sortie des non-lieux où vous vouliez la cantonner. Vous avez laissé une armée grandir dans vos entrailles.

Ed. Verticales

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19 septembre 2014

Chronique livre : Epépé

de Ferenc Karinthy

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epepeBudaï est un linguiste émérite. Il connaît plusieurs dizaines de langues et possède talent et vivacité dans tout ce qui concerne les mots et les sons. Quoi de plus perturbant donc pour lui que de se retrouver dans un pays où la langue lui échappe complètement, rendant toute tentative de communication affreusement malaisée ? En se trompant d'avion lors d'une correspondance dans un aéroport, c'est pourtant ce qui arrive à notre fin linguiste. Budaï atterrit dans une ville étrangère dense et surpeuplée dans laquelle il ne comprend rien, ni la langue, ni le mode de vie.

Epépé est une espèce de cauchemar kafkaïen. Notre héros est perdu dans cette foule compacte de gens qui ne cesse de se déplacer en masse, de s'activer, de se bousculer. Les gens n'ont pas le temps de s'occuper du pauvre Budaï et de ses tentatives de communication. Pourtant celui-ci garde espoir jusqu'au bout, insiste, persiste, il essaie encore et toujours de faire tomber le mur de la langue pour comprendre et surtout se faire comprendre, mais rien y fait.

Epépé recèle un paradoxe : alors que son héros continue à garder espoir et à se battre, le lecteur lui se sent complètement étouffé par l'univers cauchemardesque et asphyxiant de cette ville. Ici, il y a du monde partout, ça grouille, ça marche, ça se déplace, ça achète. Pas de temps mort (à part quand il faut faire la queue, partout et toujours), pas d'espace pour respirer.

L'auteur est absolument virtuose pour décrire cet univers urbain dont les travers sont poussés à l'extrême. Le lecteur est plongé dans cette ville sans issue. Il n'y a pas de sortie ni physique ni intellectuelle. Pour moi l'expérience fût assez éprouvante dans le sens où ce cauchemar peut se rapprocher des miens. Mais reste un livre complètement maîtrisé, fascinant et incontournable.

Ed. Zulma
Trad. Judith et Pierre Karinthy

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17 septembre 2014

Chronique livre : Retour définitif et durable de l'être aimé

d'Olivier Cadiot.

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Venez, on s'emmerde on va se faire un petit coup de bridge.

 

retourdefinitifC'est derrière ce titre ravageur que se cache un des livres qui m'a le plus laissée sur le carreau, j'espère ni durablement ni définitivement. C'est à dire que parfois, vous avez beau trouvé très intéressant un parti-pris, une forme, un univers, les mots s'effacent, vous tombent des yeux les uns après les autres sans faire ni sens ni sensation, et qu'alors il devient bien difficile d'y trouver la moindre satisfaction.

Il y a une porte à l'arrière, je ne savais pas, je rentre, ajouter ici l'idée qu'une question trop difficile peut se simplifier si on la contourne par l'escalier de service.

Le narrateur nous fait part de ses rencontres, de ses expériences avec les gens (enfin je crois?). La parole est éclatée, l'univers ressemble à des bulles de rêves ou de cauchemars sans logique, la vitesse de la pensée est matérialisée par l'ellipse. On pense comprendre assez vite (ou pas?) ce que voudrait faire ressentir l'auteur. Il utilise les mots comme des touches de couleur, voudrait créer un monde poétique de sensations, d'impressions, dans lequel aucune certitude n'existe. Pourquoi pas.

Ça fonctionne assez bien sur les dix premières pages. On s'interroge, on se questionne, ça pétille, oh la belle bleue oh la belle rouge. La fantaisie est de mise, c'est parfait pour les vacances. Malheureusement des pages il y en a vingt-quatre fois plus. Autant dire qu'on ne s'en sort jamais de cette histoire (enfin saynètes?), et que les premières sensations dissipées, on se demande bien où tout ça nous mène tout (nulle part?).

En cherchant bien, on doit pouvoir trouver dans l'univers étrange et unique (il faut le reconnaître) de Retour définitif et durable de l'être aimé à peu près ce qu'on veut ou ce qu'on voudrait y voir. Moi je n'y vois rien, incapacité toute personnelle et non transposable. Allez, je vais peut-être me faire un petit coup de bridge.

Ed. Folio

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15 septembre 2014

Chronique livre : Peau d'Ogre

de Vincent Eggericx.

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peaudogrePeau d'Ogre est une étrange errance. Errance de son héros tout d'abord, perdu dans ses souvenirs et dans le monde de la nuit parisienne, mais également errance de la langue. L'univers déployé par Vincent Eggericx navigue entre époque contemporaine, perte de repères très « nouveau roman » et cargaisons de références liées aux contes et mythes (Platon, Homère, Dante mais également Perrault).

On est plutôt intrigué et séduit au début. La maîtrise de la langue, la profondeur des plans (les mythes, les souvenirs, le moment présent) forment un univers étonnant et assez fascinant. On pense un peu à l'écriture de Chloë Delaume quand elle joue à la grande prêtresse et utilise des formules et des rythmes classiques pour déployer sa pensée et sa langue. Peau d'Ogre a quelque chose de virtuose dans sa mécanique, cependant tout ça finit par tourner un peu à vide. Les références accumulées noient le propos et plongent le lecteur dans un océan de perplexité et un léger assoupissement.

Un beau projet, une belle énergie, mais qui progressivement perd de sa puissance d'impact à force de se regarder écrire.

Ed. Verdier

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11 septembre 2014

Chronique livre : Mr Gwyn

d'Alessandro Baricco.

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Un jour je me suis aperçu que plus rien ne m'importait et que tout me blessait mortellement.

mrgwyn

Jasper Gwyn est un romancier britannique à succès. Son souci, c'est qu'il ne veut plus écrire de romans. Il abandonne l'écriture, voyage et essaie de trouver sa nouvelle voie. Mais l'écriture le rattrape. Il a tout de même besoin d'écrire. Ça y est, c'est décidé il sera copiste. Mais copiste de quoi ?

C'est avec beaucoup de légèreté et de délicatesse qu'Alessandro Baricco aborde son sujet, la remise en question et la quête de soi alors même qu'on est bien installé dans la vie et que tout fonctionne plutôt bien. Le romancier choisit la figure du romancier pour déployer son histoire. Mise en abyme de sa propre vie, regard lucide et amusé sur ce qu'est un écrivain, sa vie, son succès potentiel, Mr Gwyn s'amuse avec les clichés, mais avec quelle élégance et maîtrise. A chaque fois qu'il s'approche du facile, Alessandro Baricco réussit à détourner sa situation, à faire bifurquer le discours dans une autre direction, plus fantaisiste, plus profonde, toujours inattendue.

Après Soie, Mr Gwyn est sans doute le plus abordable, le plus simple à approcher des romans de son auteur. Mais quelle sophistication et quelle intelligence derrière cette fausse simplicité. Le roman semble en équilibre, prêt à basculer à tout moment dans le plat et finalement rattrapé avec aisance et audace.

Aux trois-quarts de son roman, Alessandra Baricco fait disparaître, non pas mourir, mais disparaître son héros. Il continue à exister pour le lecteur par son assistante qui devient le personnage principal de la fin du roman. Par ce twist, Alessandro Baricco s'efface complètement derrière son texte. Rien n'importe plus que ce qui demeure semble-t'il nous dire, les mots, l'écriture, tout le reste, le corps, l'homme n'est qu'image.

Évidemment, la lectrice que je suis espère que Mr Gwyn n'est pas le testament littéraire d'Alessandro Barrico et qu'il ne poussera pas la mise en abyme jusque-là. Parce que, que voulez-vous, on pourra se moquer autant de moi que l'on veut, je persiste et signe, Alessandro Baricco est un grand écrivain.

Ed. Gallimard
Trad. Lise Caillat

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10 septembre 2014

Chronique livre : The Black Box

de Michael Connelly.

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theblackbox

Nouveau roman mettant en scène le héros fétiche et historique de Connelly, Harry Bosch. L'inspecteur se fait vieux et s'occupe des « cold cases » ou affaires non résolues.

Le recyclage de son héros dans ce département depuis quelques épisodes est un tour plutôt futé qui prend vraiment son sens dans ce livre. Bosch est définitivement un vieil inspecteur vieille école et s'occupe de vieux cas, pendant que sa fille est bien décidée à rentrer dans la police. Ce poste lui permet de déterrer certains dossiers qui le hantent depuis longtemps.

Comme d'habitude chez Connelly, les titres ont un vrai sens et servent de fil conducteur au roman. The black box (la boîte noire) a donc plusieurs sens : le dossier du meurtre qui contient l'élément clé à la résolution de l'enquête, mais également tous les côtés sombres et cachés révélés par l'enquête. La dynamique père/fille impulse du sens et du sang neuf dans la saga Bosch.

La fin de règne du grand Harry approche à grand pas et Connelly sait jouer avec la nostalgie à venir de ses lecteurs. Un intelligent et bon cru connellien, definitly.

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Chronique livre : The gods of guilt

de Michael Connelly.

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Pas grand chose de nouveau sous le soleil de LA. Nouveau roman judiciaire de Michael Connelly mettant en scène l'avocat aux dents longues Michael Haller, The gods of guilt ne vient pas révolutionner l’œuvre de l'auteur.

Cette fois-ci Haller veut prouver l'innocence de son client, un proxénète du net et démantibule en même un réseau de flics corrompus. Il y a de la casse, des morts, un objectif plus profond, reconquérir l'amour de sa fille. Bref toutes les ficelles sont là, sous le haut patronage du thème de la culpabilité annoncé par le titre.

Efficace, honnête, droit dans ses bottes. Parfait pour un été mais sans particulièrement de panache non plus.

Ed. Orion

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07 septembre 2014

Chronique film : Under the skin

de Jonathan Glazer.

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Sans dévoiler les mystères de ce film, Under the skin est un véritable OFNI (oui elle est facile) qui en a découragé plus d'un pendant la séance. Une belle femme sillonne les routes écossaises en camionnette et séduit au hasard certains hommes qu'elle entraîne avec elle dans une espèce de danse nuptiale. Ils disparaissent alors pour ne plus jamais réapparaître. Qui est cette femme, que cherche-t'elle en phagocytant ces hommes les uns après les autres ?

Les scènes de chasse sont naturalistes, quasi-documentaires, filmées de manière très neutre. Le contraste avec les scènes de séduction, sombre, complètement surréalistes est énorme, traduisant toute l'ambiguité de cet étrange film qui navigue donc entre deux genres des moins compatibles a priori, le film documentaire social (l'Ecosse et ses habitants, aujourd'hui) et la science-fiction.

Ne cherche donc aucun confort ici spectateur, aucune certitude et contente-toi d'essayer de te plonger dans cet univers, de capter vibrations et d'écrire ton histoire à toi sur les déroutantes images d'Under The Skin. Le film peut être par conséquent la source de milliers d'interprétations : métaphore de la société de consumériste qui fait perdre tous les sentiments et les sensations propres à l'être humain, de la femme fatale chosifiée,... En ce qui me concerne, je préfère y voir une relecture moderne (très moderne) du Chevalier à l'armure rouillée, où comment, à force de se défendre et de se protéger, on se coupe du monde et de sa propre vie jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

Film multi-facettes, déroutant, qui permet de projeter ses propres schémas plutôt que d'en imposer aucun, Under the skin échappe à la description mais ses images, sa musique, ses motifs s'impriment bien profondément dans le cerveau du spectateur. Une pure curiosité.

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01 septembre 2014

Chronique livre : Moo Pak

de Gabriel Josipovici.

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La littérature, dit-il, ne nous enseigne pas l'éthique, elle ne nous enseigne pas la politique, elle ne nous enseigne pas la linguistique. Elle nous enseigne la gymnastique.

moopak

Deux hommes marchent dans Londres. Ils parlent. De ces conversations ne nous parvient que la voix d'un seul, retranscrite par l'autre le plus fidèlement possible, pour que ce qui aurait dû être et n'a pas été, soit quand même un peu. Jack parle, Damien retranscrit. Jack parle de tout de rien, surtout de son métier, écrivain, de son ancien métier, enseignant, de la vie, des modes de vie, de leurs évolutions, de la ville, de ses maîtres en écriture, de la communication et surtout de la langue. Derrière la voix qui parle, les questionnements incessants, c'est la pensée qui se construit, et l’œuvre qui s'écrit.

Moo Pak fait partie de ces livres qui provoquent des hululements de joie frénétiques pour le lecteur et un travail acharné du crayon qui a envie d'en noter toutes les phrases. Le livre est d'une absolue richesse et surtout possède un mouvement propre, un rythme interne incroyable. Comment un texte compact de 186 pages, composé d'un seul paragraphe, peut-il avoir cette faculté à aller de l'avant ?

La seule façon de penser, disait-il, c'est assis à un bureau, la seule façon de parler, c'est en marchant.

Et c'est effectivement l'impression que le texte donne, c'est un texte qui marche, qui avance. La construction procède de beaucoup de méthode, elle est ponctuée de courtes et fondues dans la masse mises en situation et des récurrents « dit-il » ou « disait-il » qui marquent les temps pour mieux faire redémarrer la machine de la pensée.

Moi qui est une suspicion viscérale en ce qui concerne l'appel aux références culturelles dans un texte, je dois dire que Moo Pak me donne tort. Ici, des références, il y en a des centaines. Mais elles ne sont pas là pour montrer à quel point l'auteur est brillant et cultivé, elles sont là comme support à l'élaboration de la pensée et de la parole, clés pour ouvrir, libérer la pensée. Peu importe finalement qu'on ait lu un tel ou un tel, même si Moo Pak donne furieusement envie de découvrir les auteurs dont il est question ici. Les références sont plutôt utilisées pour montrer comment la pensée se créé, elle s'appuie sur l'existant pour exister à son tour, unique, originale.

(…) il sent que derrière derrière le langage que les hommes utilisent ordinairement en existe un autre, situé dans les interstices de ce langage pour ainsi dire, et qu'il ne peut pas être amené complètement au grand jour, seulement rendu manifeste par indirection.

Outre ces questions de forme, Moo Pak brasse des questionnements et des thèmes qui me sont particulièrement chers, notamment sur le langage et l'écriture. La lecture de Moo Pak est donc un vrai bonheur et je vous invite avec le sourire mais également beaucoup de fermeté à vous procurer et à lire de tout urgence cette merveille de la littérature.

J'ai écrit afin de faire sortir les confusions, les dérobades, comme on presse les serviettes pour en faire sortir l'eau. Pas pour dire quelque chose mais pour clarifier l'air afin que quelque chose puisse être dit. Je n'y suis jamais parvenu, (...)

Ed. Quidam Editeur
Trad.
(une merveille) Bernard Hoepffner

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27 juillet 2014

Chronique livre : L'ancêtre

de Juan José Saer.

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De ces rivages vides il m'est surtout resté l'abondance du ciel.

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C'est par cette phrase magnifique que commence L'ancêtre, étrange et fascinant roman argentin. En 1515, des bateaux quittent l'Espagne pour atteindre les Amériques. Mais l'équipage est décimé par des indiens cannibales. Ceux-ci ne sauvent qu'un jeune mousse orphelin, qui restera pendant plus de 10 ans avec cette tribu avant d'être rendu à un nouvel équipage de passage. C'est ce garçon qui, des années plus tard nous écrit son histoire.

Le roman est construit de manière très simple. Durant la première moitié du livre, le narrateur raconte ces dix années passées chez les indiens. Puis passe rapidement sur le reste de sa vie après son retour en Espagne. Le dernier quart est constitué d'une réflexion sur cette expérience unique ayant complètement bouleversé sa vie et sa façon d'appréhender le monde.

La prose et sa traduction sont d'une beauté sidérante. On se noie dans ses phrases longues et enchantées, qui semblent ne jamais toucher terre. Le séjour du garçon dans la tribu est raconté de manière distanciée, sans aucun jugement, et surtout sans jamais que le narrateur ne se mette en scène. Il parle des autres, des indiens, de leurs coutumes, leurs comportements, leur langue et de ce que cette immersion produit en lui, non pas physiquement, mais en tant qu'expérience initiatique. Lui l'orphelin, le jamais-né, est plongé dans la vie cette tribu mystérieuse, au mode de vie aux antipodes des coutumes occidentales et doit par conséquent tout apprendre, tout décrypter. L'apprentissage sera progressif, incertain, tâtonnant. Et d'autant plus tâtonnant que la langue de cette tribu est difficilement identifiable, les mots peuvent signifier tout et leur contraire, le monde qui entoure les indiens devient par conséquent très relatif, n'existant que par eux et pour eux. Le narrateur en gardera tout au long de sa vie une vision incertaine de l'existence d'une quelconque réalité, propre à chacun, mais en équilibre précaire avec tous.

De cette façon, rêve, souvenir et expérience rugueuse se délimitent et s'entrelacent pour former, comme en un tissu lâche, ce que j'appelle, sans grande euphorie, ma vie.

La fin du livre est une espèce de méditation sur l'existence à travers le prisme de cette expérience d'immersion, et des souvenirs qui y sont rattachés. Les lectures du livre peuvent probablement être innombrables. Métaphore de l'existence, des civilisations occidentales, roman initiatique, l'Ancêtre est un livre d'une grande richesse. Mais c'est surtout cette prose fabuleuse aux multiples facettes, chatoyante et irisée, faussement classique, qui m'a bouleversée. Une si belle découverte.

Ed. Le Tripode

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23 juin 2014

Chronique livre : Un yankee à Gamboma

de Marius Nguié.

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Piqué au hasard dans une librairie pour la joliesse de l'objet, la curiosité d'une nouvelle langue et sa première page intrigante, Un yankee de Gamboma ne manque pas de points d'accroche. Le lecteur est avide de découvertes et ce petit livre semble en receler quelques-unes.

Judicieusement introduit et post-facé de l'itinéraire de son auteur et de quelques repères historiques, l'aventure semble prometteuse. Dans une ville « tranquille » du nord du Congo, dans les années 90, un jeune garçon se lie d'amitié à un soldat, ancien de la guerre civile qui ravage le pays. Ce sous-off, au passé et à la morale discutable, sait cependant se montrer grand prince avec la gamin, à grands coups de boîtes de sardines et de cassoulet. Cette amitié donne l'occasion à l'auteur de dresser un portrait en creux de cette ville, de ses habitants et de leurs mœurs.

On y découvre ainsi, dans une langue étrange, distante et métissée, la dureté de la vie au Congo. On y mange pas souvent à sa faim, les filles se font violer toutes les trois minutes, on y meurt très bien de diverses maladies pas jolies. De ce point de vue-là, le roman est réussi. Marius Nguié parvient à faire vivre Gamboma dans l'esprit du lecteurs et à rendre hommage aux gens qui y luttent pour survivre.

Cependant, il faut honnêtement admettre que ce livre, pour sympathique et intéressant qu'il soit pêche par absence de relief. Parfois confus dans le récit, beaucoup de personnages, beaucoup de mouvements en si peu de pages, Un yankee à Gamboma manque au niveau de son écriture de cet art de l'ellipse et de la précision qu'on a pu récemment trouvé, dans ce genre finalement assez proche du conte, chez Pierre Luccin et son Sanglier.

Un yankee à Gamboma est un bel objet-livre, intéressant sur le fond, mais pas tout à fait abouti dans son écriture et sa construction. L'auteur me semble à suivre cependant et sans doute prometteur.

Ed. Alma Editeur

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20 juin 2014

Chronique livre : Caprice de la reine

de Jean Echenoz.

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Quoi de neuf chez le roi Echenocapricedelareinez ? Et bien pas grand chose si l'on en croit ce sympathique mais tout à fait anecdotique recueil de nouvelles. Juxtaposition de textes publiés ici ou là, sans véritable cohérence que l'écriture du maître, Caprice de la Reine constitue une petite récréation après le sublime 14, encore profondément gravé dans mon cerveau.

Comme précise la quatrième de couverture, les sept récits donnent l'occasion d'explorer sept lieux, ou personnages. On s'ennuie plutôt gentiment quand les récits sont par trop descriptifs (Caprice de la reine, A Babylone, Vingt femmes...), on est gentiment intéressé quand les nouvelles savent introduire l'étrange ou le bizarre (Nelson, Génie Civil, Nitrox), et on est nettement plus convaincu quand Echenoz semble trouver un vrai objet de récit (Trois sandwichs au Bourget).

C'est en effet cette dernière nouvelle qui sauve l'ensemble d'une opinion moins clémente. Un senior, visiblement en mal d'occupation, se cherche un but d'exploration. Ce jour là, pour lui il s'agit d'aller manger un sandwich au Bourget. Piètre prétexte, mais déclencheur quand même, invitation au voyage du pauvre, mais voyage tout de même. La visite du Bourget se fait donc découverte.

C'était moins une, on pose le recueil plus séduit qu'on ne l'aurait imaginé. Mais bon, soyons honnête, ce caprice reste une toute petite chose sur laquelle je serais bien en peine de disserter plus longuement.

Ed. Les Editions de Minuit

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18 juin 2014

Chronique livre : Réparer les vivants

de Maylis de Kerangal.

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Chers lecteurs, me voilà bien en peine. Je sreparerlesvivants800uis partagée entre doutes et enthousiasme pour ce roman à succès d'une des plus grandes prêtresses de la littérature contemporaine.

Un jeune garçon plein d'avenir tombe dans le coma après un accident de voiture. Ses parents sont confrontés au douloureux choix du don de ses organes. Sur ce sujet très intime, Maylis de Kerangal compose une partition huilée et complexe comme elle sait si bien le faire. Elle joue de son omniscience pour décortiquer chaque geste, vie, situation comme une symphonie du grand tout, mêlant dans un même geste littéraire tous les fils du monde afin que leur invocation et agencement fassent naître quelque chose d'unique, un sentiment, une émotion ou sans doute quelque part une vérité. On retrouve donc le lyrisme de Naissance d'un pont, cette prose riche et complexe, très composée et englobante. C'est tout à fait maîtrisé et virtuose.

Mais. Voilà. Avec moi, ça n'a pas fonctionné. Cette omniprésence du style et de l'auteur m'ont éloigné de toute émotion. Pire, ça m'a gêné, mise mal à l'aise, sur un sujet aussi intime et délicat d'avoir choisi ce parti-pris, éminemment convaincant dans Naissance d'un pont, mais que j'ai trouvé complètement déplacé ici. Etait-ce vraiment le bon choix d'aborder ce sujet-là de cette manière ? Est-ce honnête de vouloir jouer avec les sentiments du lecteur de manière aussi ostensiblement outré ? Et par conséquent, qu'a voulu nous raconter l'auteur ? Quelle est la finalité de tout ça ? J'ai ressenti à peu près la même chose à la lecture Des hommes de Laurent Mauvignier. Une espèce de complaisance dans la douleur d'autrui.

Je comprends parfaitement le succès de Réparer les vivants, mais honnêtement, et malgré toute l'admiration que je peux avoir pour Maylis de Kerangal, je n'arrive pas à adhérer à cette démarche. Le prochain coup sera meilleur.

Ed. Verticales

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16 juin 2014

Chronique livre : Le Sanglier

de Pierre Luccin

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Daniel, de l'hiver dans la peau, du brûlant sur le cœur, se remettait en route.

Parfois on musarde en librlesanglierairie sans idée précise et on tombe sur une petite chose singulière comme ce Sanglier. Se déroulant juste après guerre (la seconde mondiale), Le Sanglier commence par un dialogue au rythme saisissant et au contenu à la fois tragique et surréaliste. On a l'impression d'être chez Hilsenrath. Cette impression de vitesse persiste pendant tout ce très court roman. Pierre Luccin ne s’embarrasse d'aucune fioriture, on plante le décor en une phrase bien sentie, on dégraisse au maximum l'excédent de mots.

Le Sanglier du titre, c'est Daniel Braine, survivant et héros de guerre qui rentre chez lui pour trouver sa mère et son fils morts, sa femme envolée avec un marchand du Poitou. La cupidité révélée de sa sœur au détour d'une scène d'enterrement assez terrible le pousse à partir, à vagabonder et à louer ses bras de ci de là. Mais le monde qu'il découvre n'est que bassesses et infamies, il préfère donc se faire solitaire et s'installe en ermite, en quête d'une paix qu'il pense ne pouvoir trouver que loin des hommes.

On est donc bien ici dans une espèce d'histoire morale, de conte, révélatrice du monde alors même que le héros cherche à s'en éloigner. La fin est tout bonnement terrifiante car porteuse de nulle lueur d'espoir. Le côté conte m'a fait penser au magnifique Niki, L'histoire d'un chien de Tibor Déry, pour ce côté métaphore, portrait en creux de l'extérieur et de la folie des hommes.

Mais ce qui est très beau et très étonnant, c'est vraiment cette écriture, qui elle, semble libérée de toute contrainte, libre de prendre les raccourcis qu'elle souhaite, les détours qu'elle choisit. Ca va vite, très vite et surtout cette écriture exprime un immense cri de douleur et d'impuissance, une rage, moins contre les hommes que contre leurs actes, leurs comportements, leurs attitudes, leur mépris de ce qui n'est pas eux et qui est autre. Une étonnante et puissante découverte.

Ed. Finitude

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12 juin 2014

Chronique livre : L'histoire de Daniel V.

de Pierre Brunet.

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histoirededanielV800

C'est toujours un très grand plaisir de découvrir une maison d'édition toute jeune et déjà pleine de très belles promesses.

L'histoire de Daniel V., deuxième publication de cette maison, est une petite merveille. Pierre Brunet a vécu la guerre d'Algérie. De cette période, il garde le souvenir d'un ancien camarade, Daniel V. A peine croisé quelques jours, Daniel et son histoire ont pourtant eu des répercussions durables sur l'auteur. Des années plus tard, il se souvient et essaie de reconstituer le puzzle de cette très courte vie, à la fois à partir de ses souvenirs propres ou de choses racontées. Pierre Brunet aborde son récit de manière très modeste. Il s'agit bien là de souvenirs et donc d'images persistantes d'un passé à la fois précis et lointain. Nulle prétention d'exactitude ici, mais plutôt juste l'envie de raconter des souvenirs, parfois nets ou incertains, concordants ou discordants.

On retrouve ce type d'écriture du souvenir, que j'aime tant d'ailleurs, chez d'autres auteurs, comme récemment dans le très beau Autour de moi de Manuel Candré. Cette façon de procéder, pour subjective qu'elle soit, permet de développer une richesse et un pouvoir d'évocation incroyable. Débarrasser du souci d'une encombrante nécessité de véracité et d'objectivité, cette écriture du souvenir permet d'aborder énormément de sujets, mine de rien, au détour d'une phrase et d'une scène. Le portrait de Daniel V., c'est aussi l'histoire en creux de la guerre d'Algérie. Ce très court livre est ainsi d'une absolue richesse au regard de l'Histoire. On y apprend ou on retrouve beaucoup de choses concernant cette période sombre, les tortures, le désœuvrement, l'abandon, la menace, dans un condensé passionnant et particulièrement subtil. Pour réaliser ce tour de force, autant dire que la plume de Pierre Brunet est assez merveilleuse.

Une très belle découverte donc, et l'espoir que cette toute jeune maison d'édition continue sa route.

Ed. Signes et balises

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11 juin 2014

Chronique livre : Anthropologie

d’Eric Chauvier.

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Première des enquêtes publiées par Eric Chauvier anhropologie800chez Allia, on trouve effectivement dans cette Anthropologie, tous les ferments de ce qui se déploie dans ses recherches futures. Tout commence par une rencontre un peu particulière, une femme qui fait la manche à un carrefour. L’automobiliste Eric Chauvier est interpellé par la vision de cette femme et cherche à comprendre ce qui lui arrive. Pour essayer de comprendre, il interroge les passagers qui l'accompagnent au sujet de cette femme, mais aucun ne lui apporte une réponse satisfaisante. Peu après, la femme disparaît. Qu’est-elle devenue ? Il part à sa recherche et cette quête l’amène à s’interroger, sur elle, sur lui-même et surtout sur le langage, ou plutôt la communication par le langage qui, dans son souci d’efficacité, classe, enferme, simplifie ce qui est a priori intangible, ou difficile à expliquer car hors de schémas conventionnels.

Ce qui est passionnant dans l’oeuvre d’Eric Chauvier, c’est à la fois sa grande connaissance des codes et sa capacité à aller au-delà. Il utilise ainsi les codes de la fiction pour amener le lecteur à repenser son cadre. Anthropologie peut se lire comme un roman, c’est une enquête et elle est traitée comme telle, avec ses rebondissements, ses trouvailles, ses moments de découragement, jusqu’à ce qu’il y ait un déclencheur permettant à Eric Chauvier de déployer sa pensée et les fondements de son oeuvre future.

Cette question engage une hypothèse concernant le conditionnement du drame amoureux par des obligations inhérentes au cadre social. Cette prédétermination serait si prégnante que nous pourrions passer à côté des sentiments les plus évidents.

Ce déclencheur, c’est le mot “amoureux”. Un de ses amis lui affirme que tout simplement, il est amoureux de cette fille. Mais l’auteur après s’être interrogé, se cabre devant cette affirmation trop simpliste et cette incapacité du langage à pouvoir saisir la subtilité, les nuances, ce qui n’est pas clairement codifié.

Ce que je nomme pour moi anthropologie, ce programme de recherche, cette ligne de conduite, conçoit le langage comme un abus permanent produit par et pour la communication. L’anthropologie déjoue les pièges du langage.

C’est ainsi qu’Eric Chauvier est amené à expliciter ce qu’il appelle son programme de recherche et sa ligne de conduite, un programme et une ligne qu’il suit d’ailleurs toujours aujourd’hui, et qui essaie de capter ce qui ne peut être dit et de le révéler autrement, d’utiliser le langage d’une manière qui ne serait pas unidirectionnelle, figée dans ses définitions et son souci de simplification et de communication.

Le refus net et définitif de toutes les formes de systèmes d’interprétation donnés pour clos et définitifs trouve dans ce regard une stimulation durable (...). L’enquête est vouée à continuer.

Et ça nous convient parfaitement.

Ed. Allia

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09 juin 2014

Chronique livre : A vous tous, je rends la couronne

de Catherine Ysmal.

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C'est nu qu'il faut aller.
La source au bout de mon doigt n'existe qu'à l'invisible.

 

Il s'appelle Ilya et ce prénom, une indétavoustousjerendslacouronneermination dont il faut s'extraire. Ce sera la mort du père, déclencheur qui déliera la langue et dessinera les contours.

Deuxième texte de Catherine Ysmal publié chez Quidam Editeur, A vous tous, je rends la couronne est une toute petite chose par son épaisseur, mais une très belle chose par son propos et son écriture. On retrouve dans ce texte la préoccupation majeure de son auteur pour la langue, comme outil de construction propre et personnel qu'il faut forger, conquérir au-delà des autres, pour et par soi-même. Ilya se construit donc, et pour ça compose et décompose la langue, extirpe le sens des mots, des lettres, quitte à les tordre, extirper leur jus, leur moelle, pour les faire parler. Libéré de la langue imposée de l'autre, ici le père, Ilya se rassemble et s'invente.

Loin d'être un construction purement intellectuelle, l'écriture de Catherine Ysmal a quelque chose de profondément charnel dans son appel permanent au corps. Au corps malmené, malade ou mort - celui du père, celui du chat -, ou au corps à composer, à raccommoder, -celui d'Ilya -, dont on ne perçoit que des fragments (les viscères, le doigt, la langue) ou encore l'ombre, la forme. Par la langue, débarrassée de la langue des autres, le corps comme l'esprit se forment, trouvent leur cohésion, leur voie et leur voix.

A vous tous, je rends la couronne est un chemin, un chemin vers soi par et au travers de la langue, une naissance, un jaillissement poétique. Et la confirmation du talent unique de son auteur.

Ed. Quidam Editeur

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