Chronique film : Shokuzai
de Kiyoshi Kurosawa.
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Quel bonheur de retrouver le cinéma de Kiyoshi Kurosawa après 5 ans d’absence. Le cinéaste nous avait habitué à une production un peu plus, voire beaucoup plus soutenue. Il revient avec cette adaptation d’un best-seller nippon, diffusée au Japon sous forme d’une mini-série de 5 épisodes, et en France en deux longs-métrages. Shokuzai - Celles qui voulaient se souvenir plante le décor. Cinq petites filles dans une ville de la province japonaise. Une des fillettes, Emili, est kidnappée sous les yeux de ses camarades. La mère fait alors promettre aux quatre fillettes survivantes, incapables de se souvenir du visage de l’assassin, de le retrouver et de payer leur dû. Les enfants se trouvent chargées d’un poids écrasant qu’elles vont toutes gérer différemment, mais toutes, tragiquement. La première partie suit l’itinéraire de deux fillettes, le second, Shokuzai - Celles qui voulaient oublier les deux autres, ainsi que de la mère.
Le cinéaste appréhendait de devoir adapter un best-seller. Le film est pourtant hanté par les obsessions du réalisateur. Culpabilité, poids du destin, vengeance sont les piliers du film. On pense un peu au magnifique Fiorile des frères Taviani dans lequel une malédiction familiale se propageait de génération en génération. Ici c’est également une faute originelle qui se transforme en destin tragique et se transmet, s’insinue dans des enfants innocentes et impactent leur développement émotionnel, psychique et physique.
La mise en scène de Kiyoshi Kurosawa est toute en espace. Elle donne sa place à ses actrices, vraiment formidables. Les quatre jeunes femmes ont des destins complètement différents, délirants pour certains, tous révélateurs de la condition de la femme au Japon, et le réalisateur réussit à créer cinq écrins distincts pour ces quatre femmes et la mère. Ambiances différentes, musiques adaptées à chaque tableau, comme des petites miniatures au sein du film. Shokuzai n’en perd cependant pas sa cohérence, même si on regrette un peu de ne pas l’avoir vu sous sa forme originelle de mini-série.
Sans m’avoir complètement embarquée, sans doute en raison de la forme un peu compacte sous laquelle il nous est parvenu, Shokuzai est néanmoins un film absolument superbe, mystérieux et touchant. Et puis quelle classe et subtilité dans la mise en scène.
Chronique film : The Bling ring
de Sofia Coppola.
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Une groupe d’adolescents de Los Angeles, biberonnés aux magazines people, cambriolent les résidences de stars. Ils pénètrent chez Paris Hilton, Lindsay Lohan et autres starlettes, qui, bien peu prudentes, laissent leurs clés sous le paillasson. Ils piquent des sacs, des bijoux, des fringues, de l’argent, s’en vantent à tire-larigot, postent tout ça sur facebook et finissent bien entendu par se faire choper.
On comprend bien ce qui a intéressé la réalisatrice dans ce fait divers ultra-contemporain : des adolescents, leur fascination pour le bling-bling, la starification et les réseaux sociaux. Les gamins sont le fruit de leur époque, ils veulent à tout prix s’identifier à leurs idoles, ils ont perdu tout repère fixe blablablablablabla.
Mais malheureusement The Bling ring est assez terriblement ennuyeux. On comprend très vite ce que la réalisatrice veut nous dire, et la manière dont elle veut nous faire passer le message : entre satire et tendresse pour ses personnages. La génération qu’elle nous montre est clairement perdue et surtout visiblement irrécupérable. Il y a quelques moments plutôt intéressants, mais globalement le film ne raconte tout de même pas grand chose de plus que ce qu’on peut comprendre en allumant sa télévision sur n’importe quelle chaîne diffusant des clips ou de la téléréalité.
Le problème de ce film, notamment, c’est la grande superficialité avec laquelle elle aborde ses personnages. La réalisatrice ne s’appesantit sur rien, tout glisse, comme la vie pour ces gamins. Les adolescents ne sont que des ombres, les personnages secondaires, notamment les parents, particulièrement caricaturaux. La construction du film, volontairement décousue, donne l’impression de revoir quatorze fois les mêmes scènes. Même la bande-son, pourtant stimulante, n’arrive pas à maintenir à flot l’intérêt du spectateur.
Il y a un plan révélateur de l’impression que m’a laissé ce film. La caméra de la réalisatrice suit par derrière la voiture des gamins qui accélère et s’éloigne jusqu’à disparaître au bout de la route. Ce plan m’a paru à l’image du film, largué. Sofia Coppola, et finalement toute la société qui a engendré ces monstres, commencent a être distancées par cette adolescence sacrifiée et incontrôlable. Un film creux et vide sur une jeunesse creuse et vide. Parallélisme des formes.
Chronique film : Only God forgives
de Nicolas Winding Refn
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Deux frères proprios d'une salle de boxe en Thaïlande, et surtout dealers. L'un n'arrive pas à toucher une fille et ne prend son pied qu’en regardant. L'autre s’amuse à tuer une prostituée mineure. Le père de la gamine le prend moyennement bien et le dézingue, sous l'œil bienveillant d'un flic tordu. La maman n'est pas contente et débarque en Thaïlande, bien décidée à venger son fiston adoré.
Il serait facile de se moquer d'Only God Forgives. De l'utilisation outrancière de filtres colorés (oh la belle rouge ! oh la belle bleue !). De son côté poseur, concerné, sans un gramme d’humour. Du jeu statufié et maladroit de ses acteurs. Du patchwork envahissant et déjà-vu de ses influences Lynchio-Wong-Kar-Waïo-Cronenberguiennes. De ses dialogues hilarants, dont le magnifique “Je voudrais te présenter ma mère”. De la lourdeur symbolique de son discours sur un Oedipe assez difficile à digérer.
Il serait donc facile de se moquer de ce film idiot et embaumé. Aussi, je vais m’arrêter là. Et lui reconnaître deux mérites : il a le bon goût de ne durer qu’une heure et demi et, passée mon effarement devant la débilité du truc, j’ai fini par beaucoup rigoler. Ceci dit, si vous voulez mon avis, ça ne justifie pas tout de même pas le prix du billet.
Chronique livre : Les Chevals Morts
d’Antoine Mouton.
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je ne voudrais pas que nos chemins se séparent
je ne voudrais pas, non, qu’ils se séparent
Comment résister à la tristesse ? la grisaille ? la fin de l’amour ? Comment résister à ceux qui ont cessé de lutter et qui voudraient qu’on fasse de même ? Voilà ce qu’essaie de cerner Antoine Mouton dans ce long poème échevelé.
L’auteur explore, à travers le langage tout ce qui vient contre, ce qui sépare, ce qui éclate, alors qu’on croyait être uni. Le texte fouille de manière obsessionnelle, triture, ressasse, comme pour mieux se prémunir du mal qui ronge, qui use. C’est une course contre la tristesse, une fuite en avant, une cavalcade, pour atteindre l’union, la fusion, et c’est, finalement, une magnifique déclaration d’amour.
On regrette presque cette incursion dans le récit, comme si Antoine Mouton n’avait finalement pas suffisamment confiance en sa poésie. Le texte en perd un peu de rythme, de souffle.
Néanmoins, Les Chevals morts est un beau texte sur la résistance, la lutte quotidienne contre tout ce qui grignote. Et pour ne rien gâcher, le livre est très subtilement illustré par Claire Veritti, ce qui en fait un fort joli objet-livre. Une belle découverte.
Ed. Les Effarées
Chronique livre : La Disparition de Jim Sullivan
de Tanguy Viel.
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Très grand livre que La disparition de Jim Sullivan. Je savais Tanguy Viel excellent technicien. Son Absolue perfection du crime m’avait épaté par son impeccable maîtrise formelle, même si la belle mécanique finissait par tourner un peu à vide. Avec ce nouveau livre, l’auteur va bien plus loin dans sa recherche, et mêle réflexion littéraire, analyse stylistique et véritable roman.
Qu’est ce qu’un roman américain se demande Tanguy Viel ? Comment les auteurs américains ont-ils réussi à rendre leurs romans aussi universels ? Comment les fondamentaux géographiques, culturels des Etats-Unis ont-ils pénétré toute leur littérature sans pour autant l’enfermer dans un carcan géographique ? Pour mener son analyse, Tanguy Viel décide donc d’écrire lui-même son roman américain. Et au fur et à mesure que se déroule son histoire, il explique en quoi ses choix narratifs relèvent du roman américain.
Alors comme ça évidemment, ça ne paraît pas forcément sexy, et pourtant. Tanguy Viel réussit parfaitement à intégrer ses commentaires à son récit et tout fonctionne à merveille, avec une parfaite fluidité. Il réussit à mettre le doigt sur les composantes fondamentales du roman ricain (on sent que l’auteur a toutes les bonnes références qu’il faut), à extirper les ficelles, des plus fines aux plus clicheteuses et à composer une histoire utilisant toutes ces recettes. Et son histoire est brillante, elle évite justement tous les pièges, sait se faire subtile, émouvante, toute en distance en même temps qu’en résonance avec son personnage.
Tanguy Viel a tellement de maîtrise que, derrière la prouesse formelle, il réussit véritablement à écrire son roman américain. Bien d’autres auteurs français ont essayé, comme Djian par exemple, mais s’y cassent plus ou moins les dents. Tanguy Viel y parvient, fingers in the nose, en s'autorisant même ce dispositif taquin et érudit. Sa construction lui permet une mise à distance salutaire qui évite à l'entreprise de tomber dans le piège de la perfection un peu glacée et lui insuffle beaucoup d’humour et de légèreté.
Un livre français drôle, émouvant et profond, et un sacré roman américain écrit par un auteur virtuose.
Ed. Les Editions de Minuit
Chronique livre : Carnet retrouvé sur cadavre
de Kevor Lewandowski.
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En fait, je me protège du pire... Il est bien plus facile de m’éloigner d’une confrontation au réel. Au réel du corps d’une femme.
Elle pourrait rigoler en me voyant tout nu... M’avouer qu’elle écoute du ska.
Attention, futur livre culte ! Carnet retrouvé sur cadavre est le court journal intime tenu par Kevor Lewandowki quelques semaines avant sa mort. Du moins c’est ce que nous dit l’éditeur.
Kevor est vendeur au rayon pêche d'une grand enseigne de sport, malheureux, désespéré, suicidaire et pour tout dire assez lamentable. L’homme confie à son journal ses espoirs déçus, ses attentes, ses pulsions. Amoureux des vinyles (sa friable bouée de secours) et des femmes (son inatteignable), il traîne misérablement sa carcasse dans sa morne existence.
Journal de l’errance affective et psychologique d’un gars pas vraiment aux normes, ce carnet oscille en permanence entre second degré et vrai désespoir hyper touchant. On rit beaucoup, malgré le sujet, tant l’auteur a par moment l’art de la formule ravageuse, de l’auto-dérision. Mais il y a également, derrière la farce, une vraie sincérité, un vrai désespoir, qui donnent des phrases définitives assez terribles de lucidité. Parce qu’il ferait n’importe quoi, juste pour, le temps d’une seconde, avoir l’impression d’exister dans le regard d’une femme, parce qu’il ferait n’importe quoi pour ne plus être seul, et pour ne plus souffrir.
Carnet retrouvé sur cadavre est un petit objet brut, malpoli, poétique, punk et suintant. Futur petit livre culte, je vous dis.
Ed. La Machine Folle
Chronique film : Mud - Sur les rives du Mississippi
de Jeff Nichols.
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Etrange film que ce Mud, qui après un début un peu plat a fini par me ravager et me faire verser ma petite larme.
Deux gamins, Ellis et Neckbone, vivent une enfance sauvage sur les rives du Mississippi. Histoires de gamins qui commencent à découvrir les filles, à explorer leur univers, à grandir. Ils découvrent, perché dans un arbre, sur une île sauvage, un bateau mystérieux, probablement déposé là par une énorme crue du fleuve. Et ils découvrent également que cette île a un habitant, l’étrange Mud. Vagabond amoureux et en cavale, Mud attend sur son bout de plage sa promise pour s’enfuir avec elle. Ellis s’attache tout de suite à ce drôle de personnage. Ses parents sont en pleine séparation, Ellis se cherche un modèle et Mud, le baroudeur amoureux, fascine complètement le gamin.
Jeff Nichols cherche clairement à creuser la veine du conte, du film d’apprentissage. On pense bien sûr à Tom Sawyer côté littérature, mais également au récent et très beau Summertime de Matthew Gordon. Le réalisateur filme merveilleusement son décor, tout en beauté et dangers, mais également l’adolescence dans toutes ses facettes.
Dans la première moitié du film, le scénario sème ses graines, doucement, même un peu trop. C’est joli, bien joué, très bien filmé, mais on se demande quand même où est-ce qu’il veut en venir Jeff Nichols. Et puis on comprend, d’un coup, que la seule chose qui l’intéresse vraiment c’est de raconter la confrontation entre ce gamin qui commence à grandir et l’Amour, plutôt toutes les facettes de l’Amour. Celui qui naît, mais également celui qui meurt, l’amour fou et celui d’un soir, l’Amour idéalisé et puis l’Amour réel. Et là, le film devient merveilleusement beau. Ellis voit ses parents se séparer et l’amour de Mud pour Juniper lui sert de rocher sur lequel il s’accroche. Parce qu’il veut y croire plus que tout à l’Amour, ce gamin. Et c’est juste ravageur cette envie de croire absolue chez Ellis, qui n’hésite pas à jouer de ses petits poings dès qu’il sent que l’amour est en danger, que ce soit le sien ou celui des autres. Et quand Mud renonce, c’est la fin du monde pour l’adolescent qui ne peut plus se raccrocher à rien.
Le film réussit, comme tous les bons contes, à jouer entre l’innocence et la violence, et à installer un véritable climat de tension. L’interprétation est excellente, nos trois héros bien sûr, mais également tous les personnages secondaires, vraiment solides et jamais caricaturaux.
Malgré son démarrage tout doux, Mud réussit à emporter le spectateur dans le cours lent mais puissant du Mississippi. Et plus qu’un film d’amour, Mud est un film sur l’adolescence et Amour, et ça c’est vraiment très beau.
Chronique livre : Dans les Cités
de Charles Robinson.
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Comment manifester un territoire mental ?
Un cabinet d’architecture est mandaté pour gérer la démolition et la reconstruction d’une cité de banlieue. Prudent, il demande à un ethnologue de prendre le pouls de la cité. L’homme, convenablement introduit, rencontre des gens, s’immerge dans cette cité, sa géographie, sa vie (ou plutôt ses vies), et loge chez sa sœur, habitante de la cité, qu’il surnomme affectueusement l’Opossum.
Dans les Cités est une immersion en trois dimensions dans l’univers de ces zones mal-aimées, dénuées d’Histoire, et pourtant porteuses de toute une mythologie.
Charles Robinson compose un roman hybride, entre fiction et essai, entrecoupant flash-backs, rencontres avec les habitants de la cité, ou encore d’autres récits relatifs à la cité : visite des politiques, vie nocturne d’une adolescente. C’est ultra-documenté, accumulant détails passionnants sur la vie dans cette cité, la manière dont ses habitants occupent les espaces et construisent avec elle, ou malgré elle, leurs propres histoires. Les habitants sont comme des robinsons dans cet univers de béton, coupés de la société extérieure et obligés de créer leurs propres mondes, codes, règles. La nature a horreur du vide.
Les parties fiction sont également très réussies et permettent à l’ensemble de tenir debout, d’acquérir de la cohérence. Les rencontres entre l’ethnologue et sa sœur sont particulièrement bien senties et émouvantes. Passionnant, le roman est parfois aussi hilarant, avec cette description du commando de Bio-Goths, menant des raids pour replanter des choux et des laitues dans cette cité minérale. Le final, pour le moins dérangeant, apporte beaucoup d'ambiguïté à cette entreprise titanesque, ambitieuse et parfois touffue.
Mais c’est surtout le travail sur la langue qui est absolument sidérant. Qu’il retranscrive le parler des cités, qu’il analyse son fonctionnement ou qu’il nous raconte juste une histoire d’amour, Charles Robinson touche juste à chaque fois. C’est virtuose. Dans les Cités est donc un roman assez génial, malgré ses quelques longueurs, aussi fascinant, complexe et vertigineux qu’ambigu. Une grosse claque.
Ed. Seuil
Chronique livre : Underground
d’Haruki Murakami.
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Avons-nous été en mesure de “leur” proposer une narration plus viable ? Disposons-nous d’une narration assez puissante pour repousser les “absurdités” d’Asahara ?
En 1995, le métro de Tokyo a été victime d’une attaque terroriste de grande ampleur. Plusieurs rames de métro ont été la cible de membres de la secte Aum, qui ont éclaté des poches de sarin, un gaz neurotoxique extrêmement puissant en pleine heure de pointe. Un an plus tard, Haruki Murakami s’interroge sur cette affaire et rencontre tout d’abord des victimes de l’attaque, puis des anciens membres de la secte.
La première partie du livre est constituée par le rapport de ces entretiens avec les victimes. Il y a beaucoup de répétitions là-dedans, mais les propos des gens révèlent cependant certaines caractéristiques de la société japonaise, une société tellement “sûre” qu’elle en est vulnérable, car elle n’est absolument pas préparée aux catastrophes et à la gestion de crise. Fukushima en est, plus récemment, un autre exemple frappant.
L’auteur a également interviewé des membres ou d’anciens membres de la secte. Il les interroge sur leurs motivations, pourquoi rentrer dans cette secte, qu’est-ce qui les a poussés à se plier aux règles pourtant très dures de cette institution, se sont-ils doutés que leurs dirigeants étaient en train de mettre sur pied une attaque terroriste ? Toutes les personnes interrogées sont bien entendu différentes, mais leurs témoignages dressent un portrait en creux du Japon. Aucune de ces personnes n’a réussi à trouver sa place dans la société nippone, et surtout les réponses à leurs questions. La secte leur a offert un cadre, les a mis en contact avec des gens qui ressentaient les choses de la même manière qu’eux, la solitude, la soif de réponses, d’explications, et curieusement de logique. A l’inverse, la société japonaise a échoué à leur fournir une “narration” comme l’appelle Murakami qui soit suffisante pour permettre à ces gens de s’en sentir partie prenante.
Je suis franchement très emballée par ce livre d’Haruki Murakami, à la fois très éloigné de ses romans par sa forme documentaire, et pourtant très murakamien dans les thèmes qu’il brasse : le métro comme univers souterrain, menaçant, le monde parallèle qu’est la secte, les ruptures brutales dans la vie, l’avant-après attentat, l’avant-après avoir rejoint la secte...
Un portrait en creux du Japon tout à fait passionnant, qui éclaire admirablement les vertus et faiblesses de la société nippone.
Ed. Belfond
Trad. Dominique Letellier
Chronique livre : L’hôpital - Récit en noir et blanc
d'Ahmed Bouanani.
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Tout perd ici de son urgence.
Ahmed Bouanani a fait un séjour à l’hôpital, il y est rentré volontairement, pour se faire soigner. Dans cet univers clos, il rencontre des patients, qui sont là depuis toujours, qui sont malades, et n’ont souvent nulle part où aller. Ils peuvent mourir du jour au lendemain sans que ça n’émeuvent beaucoup les autres malades. Dans cet hôpital, rien ne bouge beaucoup, le quotidien est proche de l’enfer, et seul résiste l’espoir d’un jour meilleur. Les patients, enfermés, coupés de l’extérieur, dans ce tout petit monde se créent des histoires, s’inventent des vies, des mythologies. L’auteur, toujours un peu extérieur navigue entre les autres patients, et ses propres délires. L’hôpital devient la métaphore de la société marocaine, avec ses doutes, ses travers. Les patients reconstituent inconsciemment une image du Maroc dans tous ses paradoxes.
Pour Ahmed Bouanani, les lieux n’ont que peu d’importance. Pas d’errement psycho-géographique dans ce vaste espace qu’est l’hôpital, avec ses bungalows, ses frontières floues. Ce qui intéresse l’auteur, ce sont vraiment les gens, les sensations, l’introspection. L’univers qu’il crée est souvent à la limite du roman fantastique. Il n’y a ici plus de notion du temps, de la normalité, les limites (physiques, mentales) sont floues.
La prose d’Ahmed Bouanani est somptueuse, foisonnante, souvent poétique et nous ouvre des mondes complexes et riches. C’est beau, profond, parfois drôle et pourtant totalement désespéré. Un univers unique qui joue avec le flou et le pouvoir de la fiction, superbe.
Ed. Verdier
Chronique livre : Orgasme à Moscou
d’Edgar Hilsenrath.
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Que fait un parrain de la mafia lorsque sa fille revient de Moscou enceinte des œuvres d’un amant russe , l'amant qui pour la première fois lui a donné un orgasme ? Eh bien il envoie en Russie un passeur génial en charge de ramener l’amant russe.
C’est sur cette trame minuscule qu’Hilsenrath compose sa farce, parodie des romans d’espionnage. La recherche de l’amant va provoquer moult réactions en chaîne et se transformer en un énorme barnum et tout ça pour un orgasme. On a l’impression d’être plongé dans un OSS 117 (le film) : les personnages sont crétins et suffisants, et se lancent dans des dialogues surréalistes assez désopilants.
Ça va vite, l’imagination de l’auteur est débridée, réussissant chaque fois à faire rebondir cette histoire qui pourtant est aussi mince que du papier cigarette. Alors certes, il ne faut pas chercher, je pense, dans cet Orgasme à Moscou autre chose qu’une grosse farce. Mais ma foi c’est une farce très réussie, vraiment bien fichue, qui fait beaucoup rire, et les livres qui font rire sont tout de même très rares. A se réserver pour les vacances ou les jours de grande fatigue.
Ed. Attila
Trad. Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb
Salon du livre VI.
Paris, mars 2013.
Dernière photo de la série, un peu de couleur pour terminer.
Clique écharpe.
Chronique film : Stoker
de Park Chan-Wook.
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India et ses parents vivent dans une maison isolée, entourée d’un parc. Son père, Richard, est victime d’un accident de voiture. A l’enterrement apparaît le mystérieux oncle Charlie, qu’Evie, la mère d’India accueille à bras plus qu’ouverts. Qui est véritablement cet homme, pourquoi semble t’il s’intéresser à ce point à la jeune et solitaire India ?
Bien étrange film que celui-ci, déterminé à emmener le spectateur sur une fausse piste (le film fantastique et vampirique), pour mieux le surprendre avec son final glaçant. La référence est évidente, c’est vers le Dracula de Bram Stoker qu’il faut regarder. Tout une mythologie se met en place dans l’esprit du spectateur, bien imprégné par le nom de Stoker. Mais il comprend progressivement que non, il ne sera pas question de vampire, mais essentiellement de l’emprise d’un homme sur les autres.
Park Chan-Wook utilise très bien la géographie des lieux, notamment de cette maison et de son parc. Les décors et costumes, très réussis, participent également à la création d’une ambiance fantastique, proche du conte de fées. Le réalisateur adopte le point de vue d’India, adolescente qui est persuadée d’avoir les sens hyper-développés. Le monde qu’il construit est éclaté, plein de bruits divers, souffles et murmures. Des plans s’échappent, sortes de petits flashforwards à l’intérieur des scènes ou entre les scènes. L’oncle Charlie (mais existe-t-il vraiment ?) a une visage lisse de Hubot. Sa présence sert de révélateur des frustrations de la mère, de la découverte du plaisir et du passage à l’âge adulte d’India. En devenant adulte, India découvre la liberté et ses véritables pulsions, jusque-là contrôlées intelligemment par son père.
Le film a donc plusieurs visages, vrai-faux film fantastique, film d’apprentissage, film sur la naissance de la violence, sur le contrôle qu'un homme peut exercer sur les autres. Plusieurs interprétations sont donc possibles, la mise en scène est impeccable, les acteurs troubles à souhait, le décor et la musique (Philipp Glass notamment) sont fantastiques et pourtant le film ne réussit jamais à décoller tout à fait. On regarde ça avec un certain intérêt et une curiosité certaine, mais sans enthousiasme démesuré non plus. Difficile de rentrer complètement dans cette histoire et cette construction très intellectuelle, visuelle et maîtrisée, mais qui ne dégage finalement pas grande passion.
Un film très bien foutu certes, mais auquel il manque le petit quelque chose.
Chronique film : Promised land
de Gus Van Sant.
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Voilà le type même de films pour lesquels je me retrouve assez sèche quand il s’agit d’en parler : Promised Land est l’exemple parfait du film qui n’a rien à se reprocher.
Steve et Sue, représentants commerciaux d’une firme d’exploitation des gaz de schistes, arrivent dans une petite bourgade rurale et pauvre du fin fond de la cambrousse des Etats-Unis. La campagne est jolie, verdoyante, les vaches tranquilles, mais les habitants fauchés. Les représentants sont en charge de leur faire signer des baux d’exploitation de leurs terres. Alors que Sue n’a qu’une envie, en finir au plus vite pour rejoindre son fils, Steve commence à douter du bien-fondé de leur mission et de cette terre promise qu'il leur propose.
Rien a dire sur ce film donc, à part qu’il est impeccable. Le héros est du côté des méchants sans le vouloir mais se rachète, le gentil écolo se révèle être le diable en personne, les personnages sont conditionnés par ce qu’ils ont vécu enfant... bref aucun manichéisme là-dedans, pas non plus de jugement, à part sans doute sur le fait de fermer les yeux volontairement sur ce qu’on ne veut pas voir, en l'occurrence les conséquences environnementales désastreuses de l’exploitation des gaz de schistes.
L'interprétation est également parfaite, avec une mention spéciale à Frances McDormand dans le rôle ambiguë de la nana hyper sympa mais qui préfère fermer les yeux sur les conséquences de son travail. La mise en scène trouve la bonne distance pour raconter cette histoire et le réalisateur filme très bien la campagne, ce qui n’est pas si fréquent. Le scénario plutôt intelligent, oscille entre humour et réflexion, même si certains personnages secondaires manquent cruellement de profondeur.
Oui mais voilà, tant de savoir-faire, de doigté, de bonnes intentions, finalement ça ne suffit pas à faire un grand film. On peine à discerner quel est le véritable sujet du film : les gaz de schistes ? les pratiques commerciales infâmes des exploitants ? l’itinéraire d’un homme qui est amené à faire bouger ses bases et à réévaluer sa notion de "promised land" ? Je parierai plutôt sur cette dernière thématique, mais dans ce cas, je m’interroge quand même grandement sur la crédibilité du bidule. Steve et sa grande expérience aurait attendu ses 40 ans pour commencer à s’intéresser véritablement aux conséquences de sa profession ? On peut donc faire ce métier en pensant sincèrement qu’on aide les gens et en ignorant complètement les ravages de l’exploitation des gaz de schistes ? Mouais, j’avoue être plutôt dubitative sur ce point.
Promised Land fait tout bien, sans pour autant réussir à dégager une direction, un sens véritable. Pas certaine que ce soit un sujet pour Gus Van Sant en fait.
Racines est sur le réseau social bleuté !
Racines est bien entendu toujours au sommet de la modernité (j'en entends qui toussent dans le fond là-bas, mmmm ?).
Bref, Racines a décidé de mettre le turbo et a désormais sa page facebook, que je t'invite à rejoindre, lecteur.
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Des exclus, des coups de coeur en direct live. Bref, au coeur des Racines.
(C'était bien ?)






















