Racines

22 août 2016

Chronique livre : La grande eau

de Živko Čingo.

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Je n'ai pas le souvenir d'un autre endroit où l'enfance meurt si rapidement. Que je sois maudit s'il existe un autre lieu où l'on enterre aussi impitoyablement l'enfance.

lagrandeeauIl y a ce pays, ou peut-être un autre, sur lequel la guerre a déferlé, laissant derrière elle des orphelins qu'on se dépêche de parquer derrière de très hauts murs. Il faut leur apprendre à ces enfants, par tous les moyens possibles, l'ordre, le patriotisme et la morale, le tyran renversé pour le bonheur du peuple. Mais l'enfance a ses exigences et ses espoirs. Elle s'invente, invente des lieux de paix et de lumière derrière les murs, transforme les barrières en passerelles et un insignifiant bout de bois en figure consolatrice. L'enfance devient alors insaisissable, elle coule entre les doigts des bourreaux par la seule grâce du rire et de l'espoir. On ne peut pas maîtriser ce qui nous échappe.

mais vous comprendrez que l'homme a parfois envie de fuir l'ordre

Par le pouvoir de l'écriture, Živko Čingo oppose à la dictature de l'ordre et de l'obéissance le refus de la haine. Parsemant cette terrible histoire d'éclats de couleurs, de rire et d'espoir, son subtil jeu de mises en abyme et ses phrases heurtées, instables et répétitives, aussi insaisissables que l'enfance font naître la beauté parmi les ruines. Jusqu'au bouleversement.

Comment est-il possible que le fils de Keïten soit mort, (…) qu'il ne rirait plus. Que je sois maudit, son rire. Que deviendrait alors le jour, la nuit, le soleil, les étoiles, le vent, l'eau, tout, tout deviendrait sur cette terre silencieux et désertique.

Ed. Le nouvel Attila
Trad. Maria Bejanovska

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Chronique livre : L'innocent

de Christophe Donner.

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linnocentCinquième et dernier roman lu dans le cadre du Prix du roman Fnac 2016, et pour être honnête une pointe de déception. Il n'y aura pas eu cette fois-ci de grand coup de cœur, comme le magnifique Bois Sauvage de Jesmyn Ward, ou encore le fascinant Autour de moi de Manuel Candré, lus dans des circonstances analogues en 2012.

Mais revenons au roman, largement autobiographique si j'ai bien compris, de Christophe Donner. En toute honnêteté, on sent tout de suite qu'on a un peu affaire à un patron. Christophe Donner maîtrise complètement son sujet, l'écriture. Il utilise pour cela des bribes de son apprentissage sexuel post-soixante-huitard. Petites saynètes, fragments de souvenirs, la masturbation intensive en fil conducteur, l'écrivain navigue de conquêtes en échecs masculins ou féminins, d'histoire en éclats, dans une galaxie de personnages dont il est bien difficile de se dépêtrer. Ca n'a pas grande importance, le plus intéressant étant l'écriture, et la manière dont Christophe Donner jongle avec la narration, du il au je, en passant par le nous et le on, au gré des souvenirs plus ou moins mouvants et de la manière dont l'auteur habite sa propre histoire.

Tout ça est très bien fait, aucun doute là-dessus. Mais, à part l'intérêt pour le portrait d'une époque de libération sexuelle assez débridée, et quelques pointes d'humour et d'ironie dans la description de ses personnages, j'avoue n'avoir pas vraiment réussi à m'impliquer là-dedans. Rien de spécial à lui reprocher, juste que vraiment, ce n'est pas mon truc, je n'avais pas grand chose à faire dans cette histoire.

Ed. Grasset

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Chronique livre : Ensemble séparés

de Dermot Bolger.

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ensembleseparesNon non et non. Impossible. Mais pourquoi ? Pourquoi le roman en lequel je croyais le plus dans les cinq livres reçus pour le Prix du roman fnac  se révèle-t-il bien plus que décevant ?

Parce que sur le papier, ça sentait plutôt très très bon : une bonne maison d'édition, un auteur irlandais qui a de la gueule et de la bouteille, un joli titre (du moins en VO, la VF aurait dû me mettre sur la voie du traquenard), une histoire comme on les aime mettant en scène des personnages cassés, ballottés entre leurs histoires et la grande Histoire. Bref, tout pour entamer confiant et avide la lecture de ce livre si prometteur.

Mais dès le départ, c'est compliqué. Ecriture cryptique et lourdingue (à moins que ce ne soit la traduction ou la lecture sur épreuves non corrigées), dialogues tout droit sortis des Feux de l'amour dublinois,

-Depuis que Sophie est partie, j'ai besoin d'espace pour commettre mes propres erreurs et découvrir par moi-même certaines choses sur moi. Ne peux-tu pas me dire que tu m'aimes (...) ? -Je ne peux plus vivre dans le mensonge, dit Chris.

(non mais franchement, au secours, à l'aide), structure et narration inutilement complexifiées. Le livre regorge d'ambitions et de bonnes intentions, navigue entre bluette, drame social, politique et économique, polar, roman d'apprentissage, mais échoue à peu près partout. A trop vouloir raconter, on s'y perd, les rebondissements sont parachutés comme c'est pas possible. Bref, c'est bien laborieux tout ça. Je suis allée au bout en serrant les dents. Ma prochaine Guinness, je ne l'aurais pas volée, je vous le dis.

Ed. Joëlle Losfeld
Trad. Marie-Hélène Dumas

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06 août 2016

Chronique livre : Un ours qui danse

de Vincent Jolit.

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unoursquidanseTroisième livre lu dans le cadre du Prix du roman Fnac 2016, et tout de même jusqu'à présent j'ai vraiment du bol. Parmi les quatre cent et des brouettes romans de la rentrée littéraire de septembre, il doit y avoir beaucoup de déchets, et touchons du bois, je n'ai pas l'impression d'être tombée dessus. Si, tout comme les deux livres précédents de la sélection, Un ours qui danse n'a pas fait accélérer mon rythme cardiaque au point de hurler au chef-d'oeuvre, il se lit cependant avec plaisir et intérêt. Bref, c'est tout à fait honnête.

Abordant un sujet qui me semble finalement assez peu pris en charge par la littérature romanesque contemporaine, Un ours qui danse nous embarque malignement dans une histoire en creux de la danse moderne et contemporaine, depuis sa naissance au début du vingtième siècle, jusqu'à son utilisation aujourd'hui par une femme en quête de la réappropriation de son corps. Trois portraits, trois époques, trois motivations et finalement le même besoin d'acceptation, de soi, de son corps, de son passé, la même envie d'aller de l'avant, de ressentir, de vivre.

On suit avec intérêt donc ces trois histoires, notamment celles de Franz et de Fiodor, puisque dans ces deux récits, Vincent Jolit se place au coeur des bouleversements les plus importants de la danse au vingtième siècle (et de l'Histoire avec sa grande H, entre révolution et guerre mondiale), l'explosion du carcan classique par Nijinski, Diaghilev, Stravinski et bien d'autres à la veille de la première guerre mondiale, puis l'avénement du post-modernisme dans les années 50-60. Tout ça est rondement mené dans un style enlevé et agréable.

Le principal souci dans ce livre, c'est que justement, ce style enlevé et agréable, on a déjà l'impression de l'avoir lu cent fois, et avec un peu plus de maîtrise et de génie chez d'autres. D'autres qui sont d'ailleurs cités de manière explicite dans le livre, Echenoz et Carrère, excusez du peu. On pourrait aussi y rajouter Deville pour être un peu plus complet. C'est bien fait, aucun doute là-dessus, c'est très agréable, on se sent à la maison. Mais au niveau du style, du coup, on n'est pas franchement bousculé. On aurait également aimé un peu plus de passion et de ressenti dans la description de la danse, de ce que ça provoque dans le corps, dans les tripes. C'est abordé, mais c'est un peu sage, un peu littéraire, pas tout à fait à l'unisson de ce que fait vibrer la danse d'un point de vue viscéral chez le danseur, ou même le spectateur.

Rien de grave, Un ours qui danse pourrait trouver son public, amateurs de danse et de Télérama. C'est charmant, bien écrit, enlevé, tout à fait recommandable et sans faute de goût. Et puis prendre la danse comme sujet, c'est finalement assez ambitieux et casse-gueule pour qu'on puisse saluer la prise de risque.

Ed. Editions de la Martinière

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10 juillet 2016

Chronique livre : M pour Mabel

d'Helen Macdonald.

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L'autour avait empli la maison de sauvagerie comme un vase de lys l'emplit de son parfum. Tout pouvait commencer.

mpoumabel

Deuxième livre lu dans le cadre du Prix du roman Fnac 2016 et en attendant la lecture des trois suivants, M pour Mabel sera sans doute la surprise la plus inattendue du lot de cinq. Derrière son titre, sa couverture et son éditeur sur lesquels je n'aurais pas misé un kopek, M pour Mabel m'a en effet embarquée, surprise, déroutée.

Tout d'abord, j'ai beaucoup aimé le fait de ne pas vraiment savoir ce que je lisais. Biographie de l'écrivain T. H. White, essai sur la fauconnerie, autobiographie d'une période de deuil dans la vie d'Helen Macdonald, M pour Mabel se joue des genres. J'aime cette manière de considérer la littérature de manière globale, multi-directionnelle, comme un objet qui dépasse les frontières. L'auteur se moque des conventions, a plein de choses à nous raconter et le fait comme elle l'entend. Son cerveau crée des liens, des passerelles entre les choses, les êtres, la nature, la littérature et nous invite à la suivre. Tout ça est d'une immense liberté.

Plutôt bien traduit, M pour Mabel séduit surtout pour les scènes d'apprivoisement mutuel entre l'auteur et son rapace, Mabel. Sujet totalement exotique pour moi et grande découverte, cet apprentissage fascine. Helen Macdonald saisit le moindre frémissement de plume, le plus petit mouvement de bec de son autour, en même temps que ses angoisses et ses exaltations. On est également passionné par cette histoire de la fauconnerie qui irrigue le roman, surgissant de-ci de là et soulevant réflexions et prise de recul sur cette activité qu'est la fauconnerie et qui est aujourd'hui reconnu patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO.

Parfois un peu mal fichu, un peu longuet, M pour Mabel remporte pourtant sans aucun problème le bout de gras (ou plutôt de lapin), par son étrangeté, sa singularité, l'ouverture sur ces mondes inconnus. Franchement, une bien belle surprise.

Ed. Fleuve éditions
Trad. Marie-Anne de Béru

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06 juillet 2016

Chronique livre : Vera Kaplan

de Laurent Sagalovitsch.

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verakaplan

Premier livre lu dans le cadre du Prix du roman de la Fnac 2016, Vera Kaplan fait partie de ces romans très perturbants pour le critique. Bien écrit, concerné, irréprochable, Vera Kaplan laisse peu de prises, d'aspérités auxquelles s'accrocher.

Basé sur une histoire vraie, aussi terrible que fascinante, le roman endosse la parole de Vera Kaplan. La jeune femme est belle, désirée, juive. On est dans les années 40, à Berlin. Pour sauver ses parents de l'enfer des camps, elle collabore avec la Gestapo et traque les Juifs qui ont réussi jusque-là à échapper aux nazis. Le roman commence par la parole du petit-fils de Vera qui découvre, après la mort de sa mère, l'existence et les écrits de sa grand-mère. Laurent Sagalovitsch utilise un procédé d'aller-retours entre le récit du petit-fils et les écrits de sa grand-mère, mise à distance/coeur de la bête.

Tout ça est bien fait, bien écrit, profond, délicat, pudique juste ce qu'il faut. Irréprochable donc. Mais du coup, on s'ennuie un peu. Face à la force du sujet, vertigineuse, on attend le vertige, pas la ouate policée d'une mise à distance trop prononcée. En déléguant la parole entièrement à ses personnages, Laurent Sagalovitsch semble un peu absent de son propre livre. Recommandable certes oui, mais sans ébouriffement.

Ed. Buchet/Chastel
Coll. Qui vive

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05 juin 2016

Chronique livre : Anguille sous roche

d'Ali Zamir.

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Oh, la terre m'a vomie, la mer m'avale, les cieux m'espèrent, et maintenant que je reprends mes esprits, je ne vois rien, n'entends rien, ne sens rien, mais cela ne pèse pas un grain puisque je ne vaux rien, (...)

anguillesousroche

Anguille sous roche permet au lecteur curieux de réviser sa géographie et ce n'est pas la moindre de ses qualités. Ali Zamir vient des Comores, il est jeune, très jeune même, et telle l'anguille, se faufile avec aisance dans la littérature en langue française, avec ce projet d'une grande ambition et d'une maîtrise tout à fait remarquable.

Une jeune fille se noie dans l'océan, elle s'appelle Anguille, et entre deux clapots nous raconte son histoire, ce qui l'a menée aux portes de la mort dans les eaux obscures où tant ont déjà péri. Dans un souffle, une phrase unique, Anguille affirme sa force et sa liberté de femme, envers et contre tous, la société, la famille.

Ce qui est magnifique dans Anguille sous roche, c'est cette langue unique, foisonnante, qui donne à entendre des voix peu entendues jusqu'à présent et qui ont pourtant des choses à dire et affirmer. Entre virtuosité échevelée et sens de l'expression populaire, Ali Zamir nous offre une langue fabuleusement colorée, vivante, une langue en mouvement. L'univers qu'il réussit à décrire ne manque pas d'intérêt non plus, personnages forts, tous remarquablement dessinés, géographie urbaine fascinante.

Mais ce qui met le lecteur KO, c'est clairement cette énergie qui dévaste tout, cette manière d'aller de l'avant, de "rentrer dedans" sans se poser de question. J'ai pensé souvent à la très différente mais tout à fait fabuleuse écriture d'Emmanuelle Bayamack-Tam, dans cette façon dévorante d'avancer,  ce raz-de-marée d'énergie et de force vitale qui déborde de partout.

Anguille sous roche est une magnifique découverte et une très bonne nouvelle pour la langue française, elle n'est pas morte, elle est vivante, elle bouge encore.

(...) mon père Connaît-Tout croit vraiment connaître tout (...)

Ed. Le Tripode.

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Chronique livre : Last love parade

de Marco Mancassola.

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Le dernier grand récit, celui du plaisir, approche de son crépuscule.(...) La rave numérique en lieu et place de celle des corps.

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A l'origine, c'est l'histoire d'un malentendu. Parce que vous voyez, musicalement parlant je suis plutôt du genre éclectique. Mais s'il y a quelque chose qui, non seulement me passe au dessus de la tête, mais qui aurait tendance à me pousser à m'abonner à Boules Quiès mag', c'est bien la dance, la techno, tout ce fatras de synthés et boîtes à rythmes auquel, soyons honnêtes, je n'y comprends nib.

Un malentendu donc, puisque j'ai acheté ce livre sur le nom de son auteur sans trop me soucier de son contenu. Et pourtant. Loin de fermer l'ouvrage dès la première page et la contemplation de ma monumentale bourde, j'ai persévéré. Remarquez bien que je n'ai pas eu trop à me forcer. Nom de Zeus, mais qu'est-ce qu'il écrit bien ce type (et mention spéciale au traducteur). Mais que c'est beau, et intelligent.

Last love parade, c'est donc à la fois un essai sur l'histoire des musiques électroniques et de phénomènes culturels associés (rave, clubbing et ecstasy pour être très caricaturale), mais également le récit de la vie de l'auteur, son amitié avec Leo, leurs pérégrinations à travers le monde à la recherche de la fête idéale. L'équilibre entre les deux récits est presque parfait. Mancassola réussit ses aller-retours entre l'observation à distance du phénomène électro et son expérience vécue du phénomène.

Ce qui est tout à fait magistral dans ce livre c'est sa manière incroyable de sentir vivre, vibrer la musique à travers les mots de l'auteur. Que ce soit dans l'analyse de la musique, du phénomène ou dans sa propre vie, l'auteur extirpe les rythmes, fait suer les phrases, magnifie la pureté d'un son, transe la littérature. Qu'on soit sensible ou non à ces sons, à cette culture (oui, parce que c'est vraiment un culture, mea culpa), on est happé par tout ça, on est amené à sentir, à ressentir plus qu'à comprendre. C'est un tour de force sensuel.

Last love parade exsude également une profonde mélancolie. Marco Mancassola replace autant que possible les évolutions des musiques électroniques dans l'Histoire, le contexte économique, social, politique. Le constat final, bien que sans amertume ni passéisme, est plein de nostalgie. Le dernier grand récit, celui du plaisir, approche de son crépuscule, dit-il. Les manifestations collectives de l'exultation des corps disparaissent avec l'avénement du numérique et l'individualisation de la société.

Essai historique, politique et sensoriel, Last love parade m'a fait découvrir un monde, lequel, même si je n'y appartiens pas un brin, mérite qu'on s'intéresse à lui. Intelligent, émouvant et sublimement écrit, ce récit par sa grande liberté intellectuelle et stylistique fait mouche.

C'est alors qu'elle est arrivée... Une vague de silence dense, stupéfait et idéal comme je n'en avais jamais entendu. La stupeur retrouvée du monde. La lumière de l'aube jaillissait, et j'étais un homme de trente-sept ans. Le silence recouvrait tout. C'était un son magnifique.

Ed. La dernière goutte
Trad. Vincent Raynaud

 

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11 mai 2016

Chronique livre : Mourir et puis sauter sur son cheval

de David Bosc.

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Sans être tout à fait paranoïaque, je reçois comme des brimades personnelles bien des interdits, (...).

mouriretpuissautersursoncheval

On se souvient de David Bosc empoignant fougueusement la vie de Gustave Courbet, personnage lumineux et truculent de la peinture française, dans La Claire fontaine. Il revient ici, s'inspirant très librement de la vie d'une artiste espagnole.

Mais la nuit noire que j'aime tant, je sais qu'ils voudront la bannir à jamais, qu'ils combleront les espaces indécis, les zones sans maître ni destination.

On retrouve donc le goût de l'auteur pour la figure de l'artiste. Mais dans Mourir et puis sauter sur son cheval, David Bosc semble avoir choisi la voie de l'ombre plutôt que celle de la lumière. Sonia, l'artiste espagnole, meurt dès les premières pages, en se jetant nue par la fenêtre de l'appartement de son père. Le livre est constitué ensuite du journal de Sonia. La jeune femme est une sorte de double négatif de Gustave Courbet et ses élans de vie incontrôlables ne cadrent pas avec les codes de la société.

Il me semble que d'avoir toujours eu deux ou trois langues atténuait un peu pour moi la tyrannie du langage. Très tôt j'ai reconnu en lui le serpent qui entrave les tout petits enfants.

Sans doute moins immédiatement séduisant que La Claire fontaine, plus sombre, décousu et morcelé, Mourir et puis sauter sur son cheval regorge pourtant de fulgurances, de mystères, de pulsions débordantes, explosant dans  une écriture charnelle et sensorielle, qui, tout comme Sonia, résiste à l'enfermement de la définition et de la classification. Et ça, c'est forcément passionnant.

Ed. Verdier

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10 mai 2016

Chronique livre : Vacances surprises

de Marc Bernard.

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Il s'en est fallu de très peu pour que je ne prenne pas la peine de vous parler de ce petit recueil de chroniques, écrites entre 1957 e 1960 par un lauréat du prix Goncourt bien oublié aujourd'hui.

Agréables et légers mais bien désuets ma foi, les courts textes composant Vacances surprises se lisent avec plaisir et sans douleur. Sans passion non plus.

Derrière Else il y avait une longue trainée de morts : sa mère,(...), dont la dernière carte que nous ayons reçue se terminait par ces mots: "...on vient me chercher".

Et pourtant, vers la fin du livre, s'immisce avec discrétion et pudeur quelques allusions au passé de la femme de l'auteur, d'origine juive, et seule rescapée de sa famille. Ce n'est pas grand chose mais éclaire le recueil et donne à son caractère "enjoué à tout prix" une saveur différente, plus touchante et profonde que ce que l'on aurait pensé au premier abord.

(...) les discours menaçants ne viennent pas jusque-là ; ils sont couverts par les rires, les chants et l'espoir dans un avenir où les peuples, tout fanatisme disparu, vivraient dans l'amitié.

Vacances surprises reste une petite chose. Mais en ces temps troublés, invoquer quelque chose de la tolérance, de l'amitié, du vivre ensemble en bonne intelligence, ce n'est pas trivial. Et ça ne devrait jamais l'être.

Ed. Finitude

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09 mai 2016

Chronique livre : Toutes les femmes sont des aliens

d'Olivia Rosenthal.

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(...) c'est comment on héberge dedans une chose qui nous mange.

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Quand je serai grande je veux écrire comme Olivia Rosenthal. Non mais sans rire. Chaque fois qu'un de ses livres me tombe entre les mains, c'est un raz-de-marée émotionnel. L'univers de cet auteur me bouleverse, sa manière pudique d'en parler par des constructions littéraires hyper contrôlées m'enthousiasme. Voilà. Olivia Rosenthal c'est quelqu'un qui a tout compris de la puissance de la littérature et qui trouve mille chemins pour parler de choses profondes et intimes. C'est juste super beau.

Si ça se trouve, Mowgli est entre les mains, pendant presque toute la durée du film, d'un couple gay, traumatisme supplémentaire qui redouble et approfondit le drame dont il est la victime consentante.

Pour parler de choses aussi profondes que la féminité, la maternité, l'enfance, les questions de genre, de tolérance, d'abandon, Olivia choisit de décortiquer des souvenirs de cinéma : de la saga des Aliens, en passant par les Oiseaux pour terminer sur une incroyable dissection de Bambi et du Livre de la jungle. C'est absolument délectable, très intelligent, émouvant mais aussi d'un humour fin et puissant qui touche toujours juste.

Dès lors (...), on accorde sa confiance à des animaux qui prônent le chômage consenti et revendiqué, on lâche ses résistances, on se laisse aller à l'appel du corps, c'est-à-dire à l'homosexualité, à la prostitution, à la gloutonnerie et à la paresse.

Je ne m'appesantirai pas sur le fond. Olivia Rosenthal déroule de manière complétement limpide sa pensée. Il faut le lire. C'est formidable. Ce qui m'intéresse le plus ici, c'est vraiment la manière dont elle le fait. Le cinéma, mais sans doute l'art en général, sert de point de départ au développement de la réflexion. C'est l'étincelle, le catalyseur, le support. A partir des images et des histoires que d'autres mettent au monde, Olivia Rosenthal construit, adhère, rejette, tricote, détricote, fait émerger les briques de l'insconscient. C'est passionnant de voir ça à l'œuvre, ça ouvre des portes dans la tête et dans le cœur. C'est drôle aussi parfois, ce que je n'avais pas encore discerné dans l'écriture d'Olivia Rosenthal mais qui est ici tout à fait visible et ça sans jamais sacrifier à la profondeur.

Mais les enfants, eux, ne sont pas dupes. Ils pleurent quand Mowgli s'en va, ils perdent quelque chose qu'ils ne retrouveront pas, la fable s'éloigne, les animaux se cachent, la société reprend ses droits, l'ordre règne, les espèces se déchirent, le semblable appelle le semblable, l'éden est méconnaissable.

Hommage absolu au cinéma, essai passionnant sur le conditionnement, l'enfance, la féminité, la maternité, Toutes les femmes sont des aliens, comme ses fondements cinématographiques  ouvre, initie, révèle. Mise en abyme élégante et taquine.

Ed. Verticales

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04 mai 2016

Chronique livre : La Scie patriotique

de Nicole Caligaris.

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Très court roman de Nicole Caligaris, La Scie patriotique a eu les honneurs d'une réédition par Le Nouvel Attila. Excellente idée puisque ce texte n'a clairement pas pris une ride.

C'est la guerre. Une compagnie traîne à l'arrière, planquée dans une ville en ruine. Ils ont froid, ils ont faim et ils se demandent bien ce qu'ils foutent là. Pour tuer le temps ils jouent avec un chien et courent après les poules. Jusqu'au moment où, au bout de leurs réserves, ils bouffent le chien et la poule.

Le roman est très court donc, porté par un style détaché, nerveux, presque ironique alors que, progressivement, émerge l'horreur. Ces soldats qui n'en sont plus vraiment, pas d'ennemi, pas de bataille, pas d'uniforme, plongent du désarroi profond à la folie absolue. Nicolas Caligaris interroge mine de rien sur la fragilité de l'humanité. A partir de quand les barrières de la morale sont-elles tombées ? A partir de quand n'y a t'il plus de règles ? Quelle somme d'ennui et de violences accumulées sur les corps et dans les ventres déclenche la dérive ?

La Scie patriotique bouscule, malmène et interroge. Dès son premier roman, Nicole Caligaris a su s'imposer comme un personnage incontournable de la scène littéraire française. Merci au Nouvel Attila d'avoir réédité ce texte important et intemporel.

Ed. Le Nouvel Attila

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24 avril 2016

Chronique livre : La maison de vos rêves

de Martti Linna.

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lamaisondevosrêves

Parfois un bon petit polar venu du Nord, ça ne peut pas faire de mal se dit-on. Et puis la couverture (superbe) de celui-ci nous fait déjà voyager dans les forêts boréales finlandaises, parsemées de lacs glaciaires. On sent déjà l'odeur du pin et le froid qui nous brûlent les narines. Le mystère, la violence qui émergent dans cet écrin sauvage et inhospitalier, on devine un inspecteur mutique et tourmenté par ses propres démons en train d'essayer d'achever ceux des autres.

Mais en fait non.

Pas du tout même.

Alors visiblement, je vous déconseille fortement d'avoir un pépin en Finlande qui nécessiterait de faire appel à la police, parce que vous ne seriez pas hyper certains de voir votre problème résolu par des agents motivés. L'inspecteur en charge de l'enquête (une histoire de tentatives de meurtres sur  la personne d'un constructeur de maisons en bois) fait preuve d'un manque d'entrain tout à fait remarquable à aller creuser les pourtant nombreuses pistes qui s'offrent à lui.

Fossé culturel entre moi et la Finlande ou difficultés de traduction insurmontables, les raisons pour lesquelles cette histoire m'a laissée de bois sont sûrement nombreuses. Je n'ai pas compris grand chose à l'humour distancié de cet inspecteur qui passe beaucoup plus de temps à porter un jugement sur son entourage professionnel et personnel qu'à essayer de résoudre l'enquête. En fait, j'ai compris que c'était censé être drôle à peu près à la moitié du bouquin. Vous dire. On appréciera particulièrement la comparaison fréquemment répétée entre les personnages féminins et des races de chevaux finlandaises. Classe et délicatesse sont au rendez-vous chez cet inspecteur dont on peine à comprendre la ligne directrice et à discerner l'humanité.

Et pourtant, quel dommage. Parce qu'il y avait du potentiel dans cette histoire et ce décor. Quelle bonne idée, par exemple, ce village de maisons témoin en bois, perdu dans la forêt, rêve finlandais par excellence, solide, démontable et durable, solution à tous les problèmes de couple, à tous les problèmes tout court. Le village et les hommes qui lui donnent vie suivent des règles strictes de normes de qualité, étourdissantes de minutie et effrayantes de conséquences. Mais c'était sans compter sur le copeau qui s'échappe, la cheville plantée avec violence au mauvais endroit et au mauvais moment.

Il y a plein de bonnes idées dans ce livre, quelques personnages intéressants, mais le tout reste assez décousu et tout de même maladroitement écrit (traduit ? ça n'a pas l'air très évident à digérer le finnois). Culturellement et sociologiquement, c'est tout de même assez intéressant cette plongée dans la Finlande profonde. Mais, pas le même humour ou des attentes initiales trop éloignées du contenu du roman, je suis tout de même restée sur ma faim, en rêvant qu'on implante par exemple un Wallander-Branagh dans ce décor de maisons de rêve, dévoré par ses regrets et ses fantômes, impuissant face à la vengeance de l'opprimé. Oui, ça ça ferait un beau film.

Ed. Gaïa (polar)
Trad. Paula Nabais et Christian Nabais

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12 avril 2016

Chronique livre : La jeune Épouse

d'Alessandro Baricco.

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Fais-moi goûter.

lajeuneepouse

Certains, qui se reconnaîtront peut-être, ont, de tous temps, moqué mon goût assez immodéré pour Alessandro Baricco. Mais voilà, je persiste et signe, Baricco fait définitivement partie des patrons de la littérature contemporaine. Il a ce génie de se réinventer à chaque fois, avec humour, plaisir, légèreté, gourmandise et fantaisie et pourtant de rester identifiable dès la première ligne.

La Jeune Épouse est un roman initiatique au féminin, ce qui n’est pas très courant finalement. Ici, les personnages, n’ont pas de nom, que des « titres », le Père, le Fils, la Mère… chacun a sa place dans cette famille et la Jeune Épouse n’en fait pas encore partie, promise au Fils qui  est parti et tarde à revenir. Dans cette famille non conventionnelle, la Jeune Épouse découvre des mondes inconnus et charnels, teste son amour et sa patience, bouscule ses habitudes et convictions. Tout comme le lecteur.

(...) il m'arrive de changer plus ou moins brutalement de narrateur, pour des raisons qui, sur le moment, me paraissent rigoureusement techniques et tout au plus banalement esthétiques, avec pour résultat manifeste de compliquer la tâche du lecteur, (...)

Car loin d’être un simple conte, La Jeune Épouse pousse à s’interroger sans cesse, brouille les pistes de la narration. Si tout le monde dans cette famille est à sa place, tout le monde a également sa place dans la narration en elle-même. Qui est en train de nous raconter l’histoire se demande le lecteur ? Car le narrateur change au gré des envies de l’écrivain, qui lui-même n’hésite pas à intervenir dans le cours de son histoire, à intégrer des éléments de son histoire à lui et à rebasculer ni vu ni connu dans le cours du récit initial. Tout ça dans un geste d'écriture d'une souplesse absolue, écriture qui se fait ambiguë, ambivalente, qui joue sur plusieurs tableaux avec plusieurs niveaux de sens différents. Mais comme c’est brillant et taquin ! Car l’écrivain (ou son double), n’hésite pas à se moquer de lui-même, à s'interroger sur sa propre démarche, à faire part de ses doutes, tout ça pour mieux affirmer sa totale liberté d'écrivain.

Moi je trouve ça beau, profond, léger, plein de vie et de plaisir, d'une virtuosité d'écriture implacable sans jamais être démonstrative. La grande classe.

Avec la langue, elle alla récupérer deux choses qui lui appartenaient et qui provenaient de son giron.

Ed. Gallimard
Trad. Vincent Raynaud

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28 mars 2016

Chronique livre : Les invécus

d'Andréas Becker.

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Maman, la honte ne me quitterait plus, c'était ma punition, ma peine capitale, revivre toujours, ne jamais pouvoir mourir pour de bon.

lesinvecus

Il avait vingt ans il y a vingt ans. Et il y a vingt ans il a écrasé un piéton. Depuis le temps s'est arrêté. Enfin pas vraiment. Mais il continue de vivre et de revivre la scène de l'accident. Des éléments s'en échappent, viennent brouiller le réel. Quelques pièces de puzzle, des motifs et des scènes récurrentes, tout se répète, se construit pour mieux se défaire et se recomposer. Quelques personnages aux noms étranges passent (réels ou fictifs ?), insaisissables.

Le héros, disons l'homme plutôt, a vraiment du mal avec la réalité. On pense à quelques grands livres récents et leurs héros dont les pieds touchent avec difficulté le sol, le très beau Pas Liev ou encore la magnifique Femme d'un homme qui. Mais le lecteur a aussi parfois l'impression étrange d'être emprisonné dans un texte Nouveau roman sépia et légèrement décoloré, mâtiné de roman noir vintage.

Naître complètement relevait de l'impossible.

Il y a des scènes saisissantes dans Les invécus, l'accident bien sûr, mais bien d'autres encore qui bien vite se délitent pour se transformer en autre chose, puis autre chose encore sans qu'on ait vraiment compris comment on avait pu atterrir là. Par exemple cette scène de sexe qui en un seul mouvement se transforme en accouchement. C'est totalement étonnant de réussir à retranscrire quelque chose de la fluidité du rêve (ou plutôt du cauchemar) par l'écriture.

J'ai besoin d'une nouvelle grammaire sinon je n'irai pas plus loin, seul le conditionnel me permettrait de me glisser dans le dicible. J'écrirais des phrases avec des majuscules au début et des points à la fin, avec des mots, des vrais enfin. On me l'aurait conseillé.

Dans les précédents romans d'Andréas Becker, il y était perpétuellement question de la recherche d'identité. Les invécus continue à creuser ce sillon, la recherche de soi à travers l'écriture et la naissance de l'écriture à travers soi. Laissant de côté ses prouesses lexicales sans pour autant affaiblir sa puissance stylistique, l'auteur creuse, fouille, déterre, explose, réunit, invoque encore et encore telle scène, tel détail, tel motif. Et c'est l'écrivain qui naît, grandit, mûrit, s'invente sous nos yeux. Moi je trouve ça beau et touchant.

Ed. Editions de la Différence

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27 mars 2016

Chronique livre : City on fire

de Garth Risk Hallberg. 

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cityonfire - copie

Il paraît donc que c'est le roman le plus cher de l'histoire. Mais ça je ne le savais pas en l'achetant. Tout simplement séduite par le titre, la couverture, le papier bible et ces inserts bizarroïdes dans le cours du roman. Acheté donc en se disant que je n'aurais de toutes façons jamais le temps de lire une telle pavasse. Presque mille pages et des pages assez denses.

Aussi denses que cette histoire, ses dizaines de personnages, ses intrigues emmêlées, imbriquées, ses ramifications multiples. Et c'est tout le talent de la littérature américaine qui se dresse au travers de ces personnages tous plus ou moins déglingués. G. R. Hallberg a sans aucun doute lu tous les bons livres et réussit à faire exister ses personnages, du principal au figurant d'arrière-plan, de manière convaincante. On s'attache à toute (ou presque, le frère démon brrrrr) cette galerie de portraits, du journaliste alcoolique, au flic cabossé (au sens propre, polio), en passant par l'ado perdu et la mère hantée par son passée.

Et puis il y a aussi ces scènes, quelques-unes, qui émergent du magma, dans un état de grâce absolu. Durant ces scènes, pas besoin de paroles inutiles. L'auteur se contente de décrire ce que font ses personnages, juste leurs gestes et leurs hésitations. Par exemple cette scène magnifique dans laquelle la mère de famille, hantée par l'avortement qu'elle a subi lorsqu'elle avait 20 ans est tentée de projeter sur un adolescent perdu les fantômes de son passé et finit pourtant par s'en détourner, choisissant la vie, le futur, plutôt que le repli sur soi. C'est beau, pudique, tout en retenu. Allez, il y a même quelques éclats de Richard Yates là-dedans. Mais un Richard Yates sous amphéts et cocaïne qui aurait eu bien du mal à contenir son récit dans une volumétrie modérée.

Alors City on fire, un chef d'oeuvre ? Certainement pas. Le roman est bourré de défauts, trop long, digressif à mort, bordélique. Et pourtant. Par sa construction complètement éclatée (il faudrait s'y pencher scrupuleusement, mais tout de même difficile de remettre tout en ordre et de comprendre exactement le schéma suivi par l'auteur), City on fire semble ressusciter quelque chose de l'atmosphère de l'époque, ce New York de la fin des années 70, libre, rebelle, artiste et pourtant manipulé (déjà) par la grande finance qui dessine son futur à coup de déclarations d'insalubrité et d'incendies criminels.

Malgré son épaisseur et ses côtés foutraques, City on fire est pourtant difficile à lâcher. Rien à dire, ils sont forts ces ricains pour faire naître des personnages et des scènes absolument inoubliables.

Ed. Plon (Feux croisés)
Trad. Elisabeth Peellaert.

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21 mars 2016

Chronique livre : Envoyée spéciale

de Jean Echenoz.

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Non mais que ça fait du bien parfois qu'on vous raconte une histoire et comme il le fait bien Jean Echenoz. Parce qu'avouons, Envoyée spéciale n'a probablement guère d'autre ambition que de nous faire prendre du plaisir, et ça fonctionne remarquablement bien.

D'abord grâce à cette histoire, rocambolesque, aux multiples pistes que l'auteur se plaît à brouiller, puis dévoiler avec un savoir-faire d'horloger suisse. Ensuite grâce à son style inimitable, mélange de virtuosité indéniable et de légèreté taquine. Chez Echenoz, quelque part, on se sent à la maison ou avec des amis de longue date : tout est balisé, connu, facile, simple mais jamais simpliste.

Parce que c'est tout de même un festival. Festival d'inventivité romanesque d'abord, les histoires se croisent, s'entremêlent, dans une tapisserie complexe et farfelue. Festival d'humour, l'auteur y est omniprésent et s'amuse comme un fou à brouiller les pistes, à balader le lecteur. On a l'impression d'être pris par la main par un guide espiègle qui nous promène dans le temps et l'espace de son histoire. Mais Envoyée spéciale est aussi, mine de rien, un festival d'érudition, mais une érudition joyeuse, qui ne s'impose jamais et sert en permanence l'histoire. On se demande d'ailleurs si tout le livre n'est pas destiné à conduire le lecteur par le biais des pérégrinations de ses personnages dans cette très mystérieuse DMZ coréenne.

Alors évidemment, Envoyée spéciale ne révolutionnera pas votre vision de la littérature, mais tout de même, entre nous, qu'est-ce que c'est bon.

Ed. Editions de Minuit

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20 mars 2016

Chronique livre : Ce que j'appelle jaune

de Marie Simon.

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cequejappellejaune

Difficile pour le lecteur, ou plutôt la lectrice que je suis, de parler de ce livre qui oscille sans cesse et jusqu'à la fin entre grand cri d'amour et déballage impudique. Difficile parce que Marie Simon y aborde des thèmes qui me touchent assez personnellement, comme beaucoup d'autres, sans aucun doute et qu'elle le fait sans filtre, sans circonvolution, en s'entaillant le ventre de bas en haut et en se sortant les tripes.

Tout ça ne s'écrit sûrement pas. Ce serait gênant pour tout le monde, et puis ça ne sert à rien.

Viscéral donc, parfois un peu trop, le lecteur ne se sent donc pas forcément à se place. On pense à Emmanuel Carrère et son roman russe parfois, dans cette façon de ne pas prendre de distance et de plonger le lecteur dans son intimité, ou du moins dans l'intimité de son héroïne. Il faut avoir du courage pour faire ça, de l'inconscience aussi peut-être. Ce n'est clairement pas mon truc en tant que lectrice, mais aussi sans doute parce que ça réveille chez moi des choses que je n'aimerais rien tant que voir enfouies à coups de bottes.

Personne pour veiller à ne pas l'abîmer d'avantage (...).

Pourtant, impossible de lâcher le morceau. Parce que quelque part il y a de l'énergie dans cette écriture, de la poésie et beaucoup d'amour. C'est quand elle parle de l'enfant, de cette vie qui enfante sa mère autant qu'elle l'enfante que le livre devient infiniment touchant. Débarrassée de ses peurs, elle donne voix à l'enfant, cet enfant qui s'est imposé à elle et qu'elle a accueilli comme une évidence. L'enfant dicte, impose, modèle celle qui lui donne vie ou plutôt la révèle à elle-même.

Elle sera ma mère, ma seule maman, mon amour-corps. Je ne l'observe pas, c'est inutile. Je la connais, c'est moi qui l'ai faite.

C'est beau, bancal, écorché, trop long, touchant, maladroit et puissant. C'est un livre sur le fil, fragile, plus roseau que chêne, et en tous cas plein de promesses d'écriture à venir.

Ed. Editions Léo Scheer

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18 mars 2016

Chronique livre : Consumés

de David Cronenberg.

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Parfois, on est sentimental. On se rappelle de grands souvenirs de cinéma, déjà anciens et on a envie de retrouver une sensation, un frisson, une stimulation. Alors on fait les fous, on achète un livre, écrit par un ex demi-dieu du cinéma et. Rien. Ou presque. Ou un mélange étrange de perplexité, de consternation. D'hilarité même.

Parce que tout de même, Consumés est un assez gros ratage et démontre de belle manière qu'écrire des livres, c'est un métier. Le livre commence comme une espèce de scénario qui pasticherait Cronenberg (le réalisateur) en explicitant tout ce qui normalement, dans son cinéma, passe par l'image. Alors évidemment, ça n'est pas léger léger, même assez lourdement signifiant. Le tout est par ailleurs servi par un style d'une platitude extrême. On ne sait qui conspuer, l'auteur ou la traduction et puis on se dit que non, impossible que la traduction soit en cause, et on a alors une pensée de sympathie pour la traductrice qui a dû se coltiner ces dialogues accablants pendant des centaines de pages. La construction en parallèle pourrait être intéressante et insuffler une certaine dynamique au roman, mais elle est clouée au sol à peu près au milieu, par le monologue d'un personnage racontant une histoire fleuve de manière excessivement littéraire et artificielle. Mon dieu, quel ennui. La fin du roman en revanche apporte sa petite pincée de mystère et de folie, mais bien tard, et sans non plus grand génie.

Cronenberg n'arrive que très rarement à faire naître la curiosité du lecteur au cours de cette histoire biscornue. Certes, on retrouve tous les motifs relatifs aux particularités et motifs récurrents de son cinéma, technologies, sexes, mystères et bizarreries en tous genres. On pourrait donc en tirer toutes les analyses qu'on peut faire de son cinéma. Mais c'est presque trop, une vraie accumulation, on frôle l'auto-pastiche. A quoi bon ?

Alors, comme on est sentimental, on n'arrive pas à lui en vouloir et on ne regrette rien. Mais tout de même, bof bof bof.

Ed. Gallimard
Trad. Clélia Laventure

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14 février 2016

Chronique livre : Fabrication de la guerre civile

de Charles Robinson.

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Un corps raconte toujours une manière de faire la guerre.

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De temps en temps dans ta vie, tu rencontres quelqu'un dont le cerveau ne tourne visiblement pas à la même vitesse que le tien, dont les capacités d'analyse, de détection de la faille sont sidérantes de rapidité. Charles Robinson fait visiblement partie de ces gens-là. Dans les cités me faisait découvrir un écrivain déroutant et passionnant, Fabrication de la guerre civile m'a donné envie de ululer en courant nue sous la pluie. Non mais sans blague, quelle claque, oh lecteur.

C'est à dire qu'on ne sait pas vraiment pas où commencer avec cette merveille. Suite de Dans les cités ? Roman choral ? Affreux bordel ? Mine de trouvailles ? Explosion poétique ? C'est tout ça à la fois, mais finalement tout ce qu'on pourra en dire sera vraiment trop peu.

Avant le béton et les politiques de la ville, les Cités sont formées comme pour n'importe quel autre point du monde, de familles, d'amitiés et d'amours, incubateurs puissants des malheurs intérieurs.

La capacité de Charles Robinson à manier des dizaines de personnages, de lieux, de registres de langue est à elle seule une raison suffisante pour acheter et lire ce livre. C'est virtuose, aucun doute là-dessus, et complètement bluffant. Un peu comme quand on en arrive à la dernière saison de sa série américaine préférée, que le scénario est parti dans tous les sens et que l'équipe d'auteurs arrive à trouver le truc qui relie le tout, qui met de la cohérence, de la lumière, de l'ordre dans le joyeux bordel, bref à insuffler de la vie. Fabrication de la guerre civile, c'est un peu ça, un concentré de vies, des lignes qui se croisent, une géographie de l'humain, un drame shakespearien labellisé 9-3.

C'était ça aussi, Paris : l'extérieur est joli, mais quand tu pousses une porte c'est le sous-développement locatif. En plus, Paris, c'est un peu loin de tout.

Et revenons un instant sur la capacité d'analyse et de détection des failles (auto-citation), non mais parce que le gars réussit en une phrase à te démonter toute la sociologie d'une génération ou à relever le signifiant dans le moindre bout de tee-shirt. Oui, je sais, je m'explique mal --> vous n'avez qu'à aller l'acheter (astuce !). Pour être plus sérieuse, Charles Robinson a une faculté bluffante à s'accaparer les langages, les symboles (banlieues, institutionnels, politiques...) et à malaxer tout ça pour créer, ou plutôt recréer, réinventer, révéler les codes, les langues, les cadres... tout en les faisant exploser. Il y a beaucoup de pages, et pourtant pas une devant laquelle on ne s'exclame "oh là ! ici ! la belle bleue ! la belle rouge ! ouiiiii !". Non mais les "smileys Robinson" quand même, sans rire, génial non ?

Viols, traîtrises, vengeances. A deux millénaires près, nous serions tous dans la Bible. Vous nous adoreriez.

La virtuosité t'ennuie me diras-tu ? Ce qu'il te faut, ce sont des histoires, des vraies, avec des sentiments, un développement, du drame, un épilogue ? Les romans de petits malins, très peu pour toi ? Mon pauvre ami, il y a tout ça également dans cette merveille. Des amours contrariées sous fond de guerre civile (-->Autant en emporte le vent), des amours fantômes (-->Vers l'autre rive), des amours déçues (--> Nous ne vieillirons pas ensemble).

Il y a tout est plus encore dans Fabrication de la guerre civile, politique, sociologie, drame. C'est passionnant et je ne sais plus quoi faire pour que tu cours chez ton libraire, oh lecteur. Fais-moi plaisir, fais-toi du bien, lis cette merveille.

Ed. Seuil

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24 janvier 2016

Chronique livre : Peindre, pêcher et laisser mourir

de Peter Heller.

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Non mais comment ils sont forts ces ricains quand ils s'y mettent. Dans son deuxième roman, le très prometteur Peter Heller, découvert en France grâce à la magnifique Constellation du chien, déploie à nouveau des trésors d'humanité poétique et rugueuse.

Un petit mot d'abord sur ce sublime titre français, Peindre, pêcher et laisser mourir (en VO, The Painter...), sorti d'on ne sait où, mais dont on bénit le créateur. Ce titre dit tout du roman et pourtant si peu à la fois.

Un peintre au passé chaotique, englué dans le deuil de sa fille qu'il n'arrive pas à négocier, s'isole pour peindre et pêcher dans un coin de campagne presque perdu. Au cours d'une virée de pêche, il sauve de la main brutale de son propriétaire, une petite jument. L'esprit naïf du lecteur se dit alors qu'on va avoir droit classiquement à une histoire de rédemption et d'acceptation de soi et de sa douleur par le sauvetage d'un être plus faible et fragile.

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C'est sans compter sur le tempérament légèrement sanguin de notre héros et  l'immense talent de Peter Heller qui nous entraîne dans une course-poursuite échevelée et déchirante, ponctuée par des pauses "pêche, peinture et flash-back" sidérantes d'audace et de beauté. Oui, il y a de l'audace à "casser" sa ligne narrative de cette manière-là, quand le mec à envie de pêcher, il largue tout pour pêcher, quand Peter Heller a envie de raconter le frétillement de la truite et le comportement de la mouche, il largue tout pour raconter le frétillement de la truite et le comportement de la mouche. L'auteur réussit à faire coïncider la forme de son roman avec la complexité de son personnage, sans chercher le confort pour le lecteur et les chemins balisés.

Ce qui bluffe dans ce roman, c'est sa capacité à révéler les nuances. Comme les peintures du héros, compositions faussement simples et naïves, Peter Heller réussit à superposer les couches de complexité dans les agissements de son héros, sans oublier d'ailleurs ses personnages secondaires, bigrement réussis. On est complètement fasciné notamment par le "traqueur vengeur", sorte de double négatif du héros, à qui on doit un final tout en ambiguïté.

Rugueux, mal peigné, parfois bancal, Peindre, pêcher et laisser mourir contient tellement d'intelligence, d'humanité, de finesse et d'honnêteté qu'on ne peut que hurler de joie et vous conseiller avec insistance la lecture de ce roman magnifique et poignant.

Trad. Céline Leroy.
Ed. Actes Sud.  

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22 janvier 2016

Les indispensables - Livres 2014-2015

Racines a peu de temps pour écrire depuis deux ans, mais lit (presque) toujours autant. Un petit créneau pour faire le point sur les 20 indispensables lus en 2014 et 2015. Il y a du beau, du magnifique et du sublime. Dans l'ordre alphabétique des titres.


L'ancêtre de Juan José Saer (Le Tripode)

Crash-test de Claro (Actes Sud)

Et quelquefois j'ai comme une grande idée de Ken Kesey (Monsieur Toussaint Louverture)

Far from the madding crowd (Loin de la foule déchaînée) de Thomas Hardy. (Epub, Collins classics)

Grosses joies de Jean Cagnard (Gaïa)*

L'histoire de Daniel V. de Pierre Brunet (Signes et Balises)

Histoire d'un Allemand de Sebastian Haffner (Babel)

Je viens d'Emmanuelle Bayamack-Tam (POL)

Krach de Philippe Malone (Quartett)*

Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal (Verticales)

Minsk cité de rêve d'Artur Klinau (Signes et Balises)

Moo Pak de Gabriel Josipovici (Quidam éditeur)

Pas Liev de Philippe Annocque (Quidam éditeur)

La petite lumière d'Antonio Moresco (Verdier)

Le portique du front de mer de Manuel Candré (Joëlle Losfeld)

Les saisons de Maurice Pons (Christian Bourgois)

Le sanglier de Pierre Luccin (Finitude)

Soumission de Michel Houellebecq (Flammarion)

Une forêt d'arbres creux d'Antoine Choplin (La fosse aux ours)

22/11/63 de Stephen King (Le livre de poche)


* Chroniques disponibles dans l'indispensable Revue dissonances

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21 janvier 2016

Chronique livre : Victoria n'existe pas

de Yannis Tsirbas.

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Certains éditeurs sont là pour nous rappeler que la littérature, ce n'est pas seulement un grog au coin du feu, mais ça peut-être également un caillou pointu dans la chaussure. Quidam éditeur fait partie de ces rares précieux.

Point de confort dans ce court texte incisif nous provenant d'une Grèce qui n'en finit plus de criser. D'ailleurs, comment être confortable dans un quartier qui n'existe pas. Car Victoria est un quartier qui n'a d'existence que pour ses habitants. Dont cet homme, qui parle à cet autre, dans le train. Cet homme qui crache son quotidien, dans ce quartier misérable qui attire des étrangers, plus misérables encore. Ce quartier qui change, évolue, et devient à lui seul le symbole de toute la misère du monde. Mais le discours de l'homme est difficile à entendre pour les hommes aux bonnes intentions dont fait partie son auditeur forcé.

Victoria

Entrelacés dans ce monologue déroutant, quelques parcours de vie d'habitants de Victoria sont racontés, des destins brisés, violents, misérables.

Victoria n'existe sans doute pas, mais ses habitants oui. Et leur quotidien mérite qu'on s'y attarde, qu'on le prenne en considération, qu'on l'écoute. Et c'est la grande force de ce très court premier texte, brutal, inconfortable, nous forcer à écouter ce que ces hommes et ces femmes ont à dire. Un écrivain est né.

Trad. du grec par Nicolas Pallier
Ed. Quidam éditeur.

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