Racines

16 novembre 2017

Chronique livre : Ayn Rand, femme capital

de Stéphane Legrand.

Lire sur Racines...chroniques

 

Ayn Rand (1907-1982), un nom quasiment inconnu en France. Et pourtant. Figure littéraire majeure aux Etats-Unis, best-selleuse inconstestée, vénérée par Trump, adoubée par les Simpsons, Ayn Rand a influencé le monde bien au-delà des frontières américaines. Stéphane Legrand ausculte cette femme pour comprendre la fascination qu'elle exerce sur ses adorateurs et les répercussions de son œuvre dans la société contemporaine. Née en Russie, Ayn Rand se dépêche d'en partir pour réaliser ses rêves de grandeur. Car Ayn est grandeur, elle le sait, son destin l'amène tout droit vers les sommets et bien malheureux celui qui en doute. Elle se prend pour une philosophe et injecte dans ses romans, véritables ouvrages de propagande d'un capitalisme randien, une éthique de l'égoïsme forcené construite sur moult truismes.

Le cas Rand soulève donc le problème de la soumission volontaire sous une forme particulière : comment conduit-on des foules à abdiquer leur liberté de penser au nom de la liberté de penser, à renoncer à leur raison au nom de la raison, à confondre l'obéissance à un dogme et l'accord réfléchi à un argument bien compris ?

Stéphane Legrand analyse les romans anti-altruistes d'Ayn Rand, leurs histoires, personnages, leur philosophie, déconstruit les argumentaires et dressent des parallèles avec la situation politique actuelle non seulement aux Etats-Unis mais également en France. Mordant, intelligent, implacable et effrayant.

Ed. Nova

Posté par AnneduPerigord à 21:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Chronique livre : Défense de Prosper Brouillon

d'Eric Chevillard.

Lire sur le blog bien rangé.

 

Rien ne vaut un livre d'Eric Chevillard pour vous sortir d'une phase de plâtreuse mornitude littéraire. D'autant plus quand celui-ci, on en jette son orbite de curiosité, construit une histoire autour de phrases étincelantes extraites des meilleures ventes de livres de ces dernières années. L'auteur fictif de cette histoire, ainsi que d'une indispensable autobiographie laineuse n'est autre que le Prosper Brouillon du titre, double inversé d'Eric Chevillard, auteur à succès traduit dans toutes les langues et chouchou de ces dames (non pas qu'Eric Chevillard ne soit pas le chouchou de quelques dames, la preuve en est, mais l'incorruptible fait probablement bien peu cas de cette manière d'admiration).

Taquin, acide, grinçant, l'auteur (le vrai) décortique une foule d'inepties littéraires ayant fait les beaux jours de ceux qui les ont commises. Prendre au pied de la lettre des syntaxes bancales, des métaphores affligeantes, des clichés avachis et construire avec tout ça une histoire d'amour torride et purulente, c'est un exercice de style en même temps qu'une critique affutée des têtes de gondole. Et ça fonctionne très bien. On rit autant qu'on s'arrache les cheveux de tant d'arrogance et de fausse poésie contenues dans ces citations, d'irrespect des mots et du sens des mots, d'irrespect du lecteur aussi, supplicié volontaire, masochiste inconscient, victime du syndrome de Stockholm. Cette Défense de Prosper Brouillon alors ? un peu anecdotique sans doute dans la bibliographie de Maître Chevillard, mais définitivement jouissif.

Ed. Noir sur blanc
Coll. Notabilia

Posté par AnneduPerigord à 21:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

05 septembre 2017

Chronique livre : Personne ne gagne

de Jack Black.

personne ne gagne

Bandit repenti, Jack Black nous raconte sa vie dans l'Amérique balbutiante de la fin du 19ème. Cela pourrait être une énième histoire de shérifs et de voleurs si ce n'est que cette histoire vraie dépasse de loin n'importe quelle fiction. Galerie de personnages plus hallucinants les uns que les autres, trucs et astuces pour forcer un coffre-fort, règles morales chez les cambrioleur, mais aussi addiction à l'opium, Jack Black décrit tout, sans fard, sans pudeur, sans gloriole avec simplicité et efficacité. Monsieur Toussaint Louverture nous propose, comme à son habitude, une petite merveille dénichée on ne sait où et on en redemande.

Une question subsiste cependant : pourquoi le cerf sur la couverture ?

Ed. Monsieur Toussaint Louverture
Trad. Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc

Posté par AnneduPerigord à 22:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Chronique livre : Règne animal

de Jean-Baptiste del Amo.

regneanimal

En pleine saison de l'Amour est dans le pré, après avoir vu Petit paysan au cinéma et avoir parlé en ces pages de la Halle et de ses saucissons, on continue le trip tripes. Règne animal retrace l'histoire d'une famille de paysans du piémont pyrénéen, de métayers culs terreux avant la Grande guerre, à propriétaires terriens et éleveurs de porcs hi-tech dans les années 80.

Le grand talent de Jean-Baptiste del Amo, ce sont ses descriptions minutieuses. La violence des tranchées, l'égorgement d'un cochon, l'accouchement d'une truie, le moindre des épisodes de la vie de cette famille est décrite par le menu, dans une fureur de mots et de violence. Del Amo fait preuve d'une virtuosité linguistique et lexicale bluffante et tourbillonnante. Mais, il faut le dire, trop de virtuosité abat la virtuosité et Règne animal se fait par moment particulièrement pompeux. L'auteur cherche la puissance, le souffle permanent dans la densité de sa phrase mais en racontant son histoire dans cette extrême tension langagière, que ce soit pour parler d'une pâquerette ou de l'avortement spontanée de la mère dans une soue, le puissant devient pompant. On ne comprend même pas clairement pourquoi cette famille serait particulièrement maudite, quelle serait la faute originelle si terrrrrrrible qu'elle ait marqué d'un sceau indélébile le destin de la lignée. Virtuosité donc, mais virtuosité un peu mouillée quand même.

Ed. Gallimard

Posté par AnneduPerigord à 21:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

04 septembre 2017

Chronique livre : La Halle

de Julien Syrac.

Lire sur Les Chroniques de Racines

lahalle

Un marché couvert, une halle, comme il en existe dans toutes les villes. Julien est végétarien, mais il vend des saucissons industriels que son patron lui fait vendre comme des saucissons artisanaux. La halle, ce sont ses commerçants, ces employés, ses clients, sa bonne (ou moins) chère, un lieu de vie où la culture marchande à la papa (ou plutôt à la Tonton) règne, un écosystème où les interactions paraissent solides et éternelles. Mais un jour l'équilibre dynamique est perturbé par l'arrivée d'un supermarché végétalien.

Julien Syrac est tout jeune mais semble avoir fait le tour du monde. Cela se ressent dans son écriture qui semble vouloir embrasser le monde entier dans le périmètre de sa Halle. Par son prologue incisif retraçant en quelques pages la naissance d'un saucisson, il introduit brillamment son sujet. Cette halle est vivante par ses personnages, portraiturés avec talent. Malheureusement, la narration piétine assez rapidement et l'auteur a du mal à faire murir son sujet. Il y a pourtant là une matière intéressante : l'irruption d'un supermarché végétalien, c'est aussi un changement de paradigme social et économique profond. Mais en restant viscéralement attaché à ses personnages, parti-pris oh combien louable, le récit finit tout de même par manquer un peu de relief. Le final, pathétique et dérisoire, par son refus du spectaculaire achève intelligemment le récit. Une écriture fort prometteuse est née.

Ed. La Différence

Posté par AnneduPerigord à 22:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


Chronique livre : L'Arche de Darwin

de James Morrow.

Lire là où c'est mieux rangé.

larchededarwin

Londres, vers le milieu du 19ème siècle. Une actrice sans rôle est  embauchée par Charles Darwin pour prendre soin de sa ménagerie et découvre avec émerveillement les déductions du maître. A court d'argent, elle souhaite monnayer ces découvertes dans un obscure concours visant à démontrer ou infirmer l'existence de Dieu. Commence alors un tour du monde rocambolesque jusqu'aux Galápagos.

Pas évident de rentrer dans cette histoire dense et érudite dont le rythme effréné peut renvoyer dans ses 22 Jack Bauer et tous ses rejetons. Indiana Jones peut également aller se rhabiller, l'énergique Chloe Bathurst et ses jupons froufroutants arrivent et comptent bien se faire entendre. On finit pourtant par se laisser entraîner par l'énergie et le plaisir de conteur qui se dégage de cet Arche. James Morrow est de toute évidence un spécialiste de cette période et s'amuse à mêler biologie, histoire, géographie et techniques avec délectation. Un parfait livre de vacances, épais, léger, mais pas si bête, n'est-ce pas Charles ?

Trad. Sara Doke
Ed. Au Diable Vauvert (à qui je conseille vivement d'embaucher un bon correcteur...)

Posté par AnneduPerigord à 21:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Chronique livre : Vies et moeurs des familles d'Amérique du Nord

de Garth Risk Hallberg.

Un peu plus de l'auteur là.

 

vieetmoeurs

 

Livre concept de Garth Risk Hallberg, composé avant son best-seller City on fire, Vies et mœurs des familles d'Amérique du Nord (V&MFAN) séduit par sa concision et son originalité, là où City on fire explorait l'abondance et une forme de classicisme narratif "à l'américaine".

Ici, le classicisme narratif "à l'américaine" subsiste en toile de fond (l'histoire de deux familles voisines banales dans une banlieue banale) mais explose par le dispositif formel. V&MFAN est un abécédaire partant d' "adolescence" pour arriver à "vulnérabilité". Pour chaque entrée, une photo et un fragment de l'histoire de ces deux familles. Le livre se lit dans l'ordre que l'on souhaite, chaque entrée est liée à plusieurs autres entrées, les photos, à la fois quotidiennes et mystérieuses, peuvent également signaler un lien entre deux entrées. La chronologie explose, les événements distants dans le temps se percutent à la lecture, révélant avec minutie les failles, les faiblesses, les blessures des personnages.

Lucide, tendre et cruel, V&MFAN confirme le talent de son auteur et le fait indubitablement rentrer dans le cercle restreint des dignes héritiers du grand Richard Yates.

Trad. Elisabeth Peellart
Ed. Plon

Posté par AnneduPerigord à 19:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

28 mai 2017

Chronique livre : La maison dans laquelle

de Mariam Petrosyan.

Lire sur le blog bien rangé.

Alamaisondanslaquelle-recttention à toi lecteur, si tu ouvres ce livre, jamais tu ne pourras le lâcher. Monsieur Toussaint Louverture a, une nouvelle fois, réussi à dénicher une pépite improbable. Celle-ci est traduite du russe, mais son auteur est arménienne. Si tu entres dans sa maison, pourras-tu seulement en sortir ? Car cette maison est bien mystérieuse. Elle abrite des enfants éclopés, beaucoup, qui passent pour la plupart toute leur vie, jusqu'à leur majorité (vraiment ?), dans cette maison. C'est un internat ou une école, un hôpital ou un centre de rééducation. Il y a aussi des adultes, pas beaucoup. Et quelques animaux, mais encore moins. Parmi les enfants il y a les grands et les petits, les filles et les garçons. Il y a aussi des groupes dont certains ont des noms. Mais pas tous. Par exemple le groupe 4 n'a pas de nom. Il a cependant un chef, l'Aveugle. Dans le récit, le temps ne s'écoule pas en ligne droite. On navigue entre plusieurs époques. Mais est-ce seulement dans le livre ou est-ce plutôt dans la maison ? Parce qu'elle est pleine de mystères cette maison, d'histoires, de légendes, de mythes. De sang aussi.

 

En entrant dans la maison, nous suivons un petit nouveau, Fumeur, et découvrons avec lui cet hétéroclite groupe 4 et ses fortes personnalités. Puis progressivement, Mariam Petrosyan diversifie les points de vue et change de narrateurs. Ce processus permet de découvrir les arcanes de cette insaisissable maison et plus on en apprend, plus la maison se rapproche et plus elle s'éloigne tout à la fois.  On est ravi à chaque mystère enfin résolu et déboussolés par tous les mystères encore à résoudre. Toutes les questions ne trouveront pas forcément de réponse. La maison est un monde, débordant, complexe, et certains de ses habitants semblent s'y fondre entièrement, faire partie intégrante de cet univers. Cet univers, justement, on peut y lire d'innombrables influences, Burton, Rowling, Carroll. Certes oui. Et pourtant. Tout comme son titre, La maison dans laquelle, ne ressemble à rien qu'à elle-même et recèle des trésors d'amour, d'attention, de curiosité, d'intériorité. Le terminer, c'est avoir envie de le rouvrir à nouveau. Et puis ce n'est pas le terminer vraiment, car la maison a semé ses graines en nous, et nous devenons, aussi quelque part, les habitants de la maison. Et pourrons-nous un jour lui échapper ? En aurons-nous seulement l'envie ? ou la force ? Est-ce finalement bien nécessaire ?

Ed. Monsieur Toussaint Louverture
Trad. Raphaëlle Pache

Posté par AnneduPerigord à 20:44 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

28 février 2017

Chronique livre : Dans le jardin d’un hôtel

de Gabriel Josipovici.

Plus de Gabriel Josipovici ici.

Il attendit, en l’observant.

danslejardindunhotel

Deux couples amis, un enfant curieux, un chien qui sourit, des promenades, une gentille routine. Puis, il y a des vacances à la montagne pour l’un des deux couples. La rencontre avec une femme, une marche dans la montagne et le récit de son histoire, ou plutôt le récit d’une histoire qui n’en est pas vraiment une et de l’Histoire qui, elle, a vraiment eu lieu.

Difficile de poser ce livre sublime avant la dernière page, car le livre avance, explore, cherche, comme ses personnages qui marchent, s’activent, et le lecteur est entraîné irrésistiblement dans ce flux incessant de paroles et de mouvements. Il y a donc cette histoire, un peu mystérieuse, que personne ne comprend vraiment. Gabriel Josipovici explore les répercussions du récit de cette histoire, une réaction en chaîne qui vient déranger la routine et les certitudes de ses personnages. Et c’est grâce à son écriture dégraissée au maximum que Gabriel Josipovici réussit à faire vivre ses personnages et ses intentions de manière fabuleuse. Son écriture décrit, simplement, avec dénuement, ce qui se passe, factuellement, pas d’adjectifs surnuméraires, d’adverbes malencontreux, juste de l’action, il dit ci, elle dit ça, il fait ci, elle fait ça. L’écriture sinue, spirale, répète, révèle, forme des boucles, navigue dans le temps et dans l’espace. La page est un miroir d’eau, des gouttes tombent, des cercles concentriques se forment, s’élargissent, s’entrecroisent, se perturbent. La perfection géométrique s’efface jusqu’à ce que d’autres gouttes tombent, d’autres cercles, qui viennent à leur tour briser le contour net des cercles voisins.

On est happé par ce mystère, cette écriture blanche qui soulève tant de questions, de pistes, mais qui finalement prend surtout du plaisir à scruter ses personnages avec attention et empathie. Aucune lourdeur, jamais, mais une légèreté profonde, une drôlerie attentive (car oui, c’est aussi très drôle), une intelligence du geste qui ne se fait jamais au détriment du récit, mais fait corps avec lui. Je me répète, mais c’est absolument sublime, unique et totalement indispensable. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

Ed. Quidam Editeur
Trad.
Vanessa Guignery (bravo !)

Posté par AnneduPerigord à 08:00 - Commentaires [4] - Permalien [#]

12 février 2017

Chronique livre : Rouvrir le roman

de Sophie Divry.

Lire mieux par là.

 

Le boulanger, lui, ne prétend pas changer le monde quand il invente une nouvelle forme de pain.

Rouvrirleroman

Quand vous avez des amis poètes et dramaturges, il n'est pas très simple d'être amatrice de romans, ces objets à peine littéraires, qui ne sont que compromission et odeurs de moisis. Vous avez beau argumenter, expliquer que votre expérience de lectrice ne correspond pas du tout à ces clichés, que le roman est polymorphe, fourre-tout, finalement assez indéfinissable et parfois extrêmement novateur.  Vous citez Claro, Gabriel Josipovici, Charles Robinson, Olivia Rosenthal et bien d'autres. Rien à faire. Vous êtes, quelque part, une vendue, incapable de comprendre ce qu'est l'Art pur et noble de l'écriture ( bisous les copains, coeur avé les doigts ). Mais que voulez-vous, moi, j'ADORE le roman.

L'idée la plus commune est que le grand public est un troupeau qui lit n'importe quoi, se trompe, guidé par des goûts médiocres et populistes.

Quel plaisir par conséquent de lire cet essai taquin, moteur et énergique qui tente de sortir le roman du placard dans lequel il est théoriquement enfermé, de dépoussiérer de ses clichés le mal-aimé d'une certaine caste littéraire. Dans une première partie, Sophie Divry tente donc de détricoter les clichés qui collent aux basques du roman. Le roman est-il impur ? corseté ? vieillot ? mercantile ? Le public amateur de romans est-il sale ? Elle apporte des réponses d'une grande liberté, à la fois factuelles (chiffres à l'appui) mais également personnelles et surtout désinhibantes. Elle égratigne au passage quelques pratiques, auteurs, maisons d'édition qui ne manqueront de s'étouffer.

Et si le roman n'est pas mort, l'histoire n'est pas finie et nous avons un rôle à jouer.

Mais ce qui rend cet essai très sympathique et intéressant, c'est que Sophie Divry ne se contente pas d'analyser le roman et ses casseroles. Elle propose des solutions. Et c'est évidemment casse-gueule de passer d'une position de scrutateur à celui d'acteur. Même si cette deuxième partie est moins étoffée que la première et paraît un peu trop partielle et superficielle (rhaaaaaa tous ces auteurs oubliés, oui, je sais, on ne peut pas citer tout le monde), elle donne à ce texte un côté fonceur et audacieux tout à fait enthousiasmant.

Pari réussi donc pour cet essai, même si, probablement, il touchera plus spécifiquement les amateurs de romans qui n'ont pas besoin d'être convaincus que le roman n'est pas mort, qu'il est même bien vivant et finalement, plutôt en bonne santé.

Ed. Notab/lia/ Les Editions Noir sur Blanc

   

Posté par AnneduPerigord à 19:50 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

29 janvier 2017

Chronique livre : Article 353 du code pénal

de Tanguy Viel.

Chaque fois que je lis Tanguy Viel, je ne peux retenir quelques élans d'admiration pour sa maîtrise stylistique absolue. Il n'y a jamais un mot à côté, tout est d'une précision sans faille. Article 353 du code pénal ne déroge pas à cette règle.

Deux hommes sont sur un bateau, l'un d'eux tombe à l'eau, poussé par l'autre. L'autre, Kermeur se fait arrêter et témoigne devant le juge. Un long "monologue", à la fois intérieur et à destination du juge, dans lequel Kermeur essaie d'expliquer, au plus juste de l'histoire et de ses sentiments, comment il en est arrivé à pousser par dessus bord le dit Lazenec.

Le début est un peu lent, les pièces se mettent en place une par une, constituant les fondations solides d'un récit construit autour du vide. Car l'histoire est celle d'une absence, d'une promesse non tenue, d'un projet immobilier qui ne verra jamais le jour et ruinera Kermeur, mais également toute une commune. C'est donc avec patience que Tanguy Viel met en place son récit, pour finalement révéler avec force la violence passée pendant si longtemps sous silence de la situation, la manière dont se construit la haine (et encore, Kermeur n'est pas vraiment haineux, mais finalement plutôt pragmatique), ou plutôt la réaction inévitable à cette forme de violence sociale, symbolisée par l'arnaqueur Lazenec.  Le récit m'a paru en effet, de part son énormité (l'arnaqueur sévit pendant des années sans que personne n'ose ne serait-ce que soulever le sujet, dépense sans compter l'argent qu'il vole aux villageois crédules, aucun remords de la part de Lazenec, en toutes circonstances, il agit avec l'innocence de l'agneau qui vient de naître) une espèce de miroir de la violence que représente les inégalités sociales et surtout financières (les 8 personnalités les plus riches de la planète détiennent autant que les 50% les plus pauvres, c'est ça non ? Et d'où vient leur argent sinon de l'exploitation des ressources naturelles et du travail d'autrui ?). Je vais sans doute trop loin dans mon interprétation, mais j'ai reçu le livre de cette manière, comment l'injustice sociale est une violence, qui engendre la violence, et quelles armes (peut-être, sans doute... il faut le lire) peuvent rétablir un semblant d'équilibre.

Tout ça est écrit avec la virtuosité taquine et jamais bling-bling de Tanguy Viel, toujours au service de son récit, de ses personnages, de l'humain. Beau et profond.

Ed. Editions de Minuit

Posté par AnneduPerigord à 11:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

15 janvier 2017

Les indispensables 2016

Impossible, impossible de ne retenir que dix titres parmi toutes les merveilles lues (et pas forcément chroniquées) en 2016. Et pourtant. Après une lutte acharnée contre moi-même, voici donc les dix (arghhhh) titres du classement Racines : les indispensables 2016. Privilège aux textes, même imparfaits, parfois un peu mal fichus et pas très bien coiffés, mais qui ont chamboulé mes émotions et dont j'ai conscience qu'ils ont, quelque part, modifié quelque chose dans la façon dont je perçois le monde. Par ordre plus ou moins chronologique de lecture, tiens, pour changer.

 

IMG_20170101_134956 

 

Peindre, pêcher et laisser mourir de Peter Heller (Actes Sud)

Prendre dates de Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron (Verdier)

La jeune épouse d'Alessandro Baricco (Gallimard)

Fabrication de la guerre civile de Charles Robinson (Seuil)

Toutes les femmes sont des aliens d'Olivia Rosenthal (Verticales)

Last love parade de Marco Mancassola (La dernière goutte)

Hiver à Sokcho d'Elisa Shua Dusapin (Zoé)

Les nouvelles métropoles du désir d'Eric Chauvier (Allia)

Le garçon de Marcus Malte (Zulma)

Watership down de Richard Adams (Monsieur Toussaint Louverture)

A noter que 2016 fût un grand cru, et que j'aurais aussi pu tout aussi bien mentionner Ali Zamir, Jean Echenoz, Mariette Navarro, Garth Risk Hallberg, Joseph Boyden, Jean Cagnard, Andréas Becker, Nicole Caligaris, Helen McDonald, Jonathan Swift, Jim Harrison, Živko Čingo, Emma-Jane Kirby, Laura Kasischke, Eric Pessan...

 

Posté par AnneduPerigord à 16:45 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :

13 décembre 2016

Chronique livre : Plancher japonais

de Jean Cagnard.

Un peu plus de Jean Cagnard ici.

 

Parmi la myriade d'auteurs gentiment perchés dans leurs arbres (voir par ), Jean Cagnard est sans aucun doute celui qui me touche le plus. Plancher japonais est le troisième roman que je lis de cet auteur et jamais il ne déçoit, jamais il n'ennuie. Il faut dire qu'il n'est jamais vraiment là où on l'attend et bien malin à qui saurait prévoir la route que prendront ses phrases.

Dans Plancher japonais, Jean Cagnard raconte l'histoire d'un garçon qui trouve son chez lui, et ce chez lui c'est l'écriture. Alors évidemment, avant d'en arriver là, il tentera d'abord le tipi, il côtoiera un architecte et son chien toujours vivant, il parlera dans un bout de bois pour joindre au téléphone sa copine et il croisera Neil Young.

Mais Jean Cagnard n'est pas qu'un doux rêveur et c'est sans doute ce qui me touche le plus. Ses romans gardent toujours un pied sur le sol et les réalités élémentaires et matérielles de la vie : comment on gagne sa vie, comment on construit un tipi, comment on se fait braquer une voiture. Son socle est terrien, son personnage n'échappe pas au quotidien. Mais ce quotidien est émaillé de glissements, bizarreries sans qu'il n'y ait jamais rien de cucul-poétique-gnangnan. Et l'écriture suit, parce que mazette, que c'est bien écrit, que c'est beau. Quelle maîtrise faut-il pour emmener le lecteur avec lui dans cet univers, quelle liberté. Jean Cagnard se permet tout et ça fonctionne. Sans doute moins abouti que l'Escalier de Jack, parsemé de quelques micros longueurs, Plancher japonais n'en est pas moins un vrai délice qui émerveille à chaque page. C'est bientôt Noël il paraît.

Ed. Gaïa

Posté par AnneduPerigord à 16:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 décembre 2016

Chronique livre : L'effacement du monde

d'Eric Pessan.

Lire là où c'est tout bien rangé.

 

Parfois les libraires font bien leur travail et choisissent comme "livre du mois" une vieillerie de quinze ans (douze pour l'édition poche en ma possession, exhumée probablement des caves de l'éditeur vu l'odeur). Soit le premier roman d'Eric Pessan, L'effacement du monde, ou comment transformer toutes les relations ambiguës que l'on tisse avec la langue et les mots en une matière romanesque profonde, drôle, angoissante et sensible.

Notre personnage, père de famille et homme au foyer perd progressivement la capacité à comprendre ce que lui disent les gens, à parler, mais également à lire. Tout se brouille, se fond, s'estompe. Son monde se dissous. Au lieu de se dire qu'il a quelque chose qui cloche, il se dit que c'est le monde qui a quelque chose qui cloche. Il camoufle son état le plus longtemps possible.

Eric Pessan réussit à injecter dans son histoire, ou plutôt à élaborer son histoire autour des questions sur la langue. Comment cette chose immatérielle qu'est la langue se révèle être finalement le socle du monde matériel ? Comment sa disparition provoque t'elle la dissolution du monde ? N'y a t'il donc rien d'autre que les mots pour communiquer et créer des liens avec les autres ? Et c'est bien la grande réussite de ce livre, la prise en charge de questions fondamentales autour de la langue mais fondamentalement rêches, en un roman, subtil, intelligent, plein de suspens, à la langue parfaitement maîtrisée. Merci donc aux libraires qui font bien leur métier et font vivre les livres sur la durée.

Ed. La Différence.

Posté par AnneduPerigord à 17:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

04 décembre 2016

Chronique livre : Watership Down

de Richard Adams.

Lire sur Racines (Les chroniques)

 

watershipdown

Pour être tout à fait honnête, je ne misais pas grand chose sur cette histoire de lapins. C'est un peu trop mignon les lapins et à part courir au-devant des phares de voitures, c'est plutôt ennuyeux. Même dans l'assiette ça ne m'a jamais affolée. Alors franchement une histoire de lapins, sans illustration en plus, on a un peu passé l'âge, non ?

Eh bien il faut croire que non. Parce qu'une fois qu'on a commencé à y mettre le museau, pardon le nez, c'est assez difficile de s'en détacher. Watership Down c'est l'histoire d'une bande de lapins en fuite, en quête d'une nouvelle garenne où s'installer. Mais à hauteur de lapin, il faut avouer que le monde est plutôt différent de celui dans lequel on vit. A la fois plus effrayant (ouhhhh le renard, derrière toi !), mais aussi beaucoup plus enchanteur (c'est aussi magnifique que ça une saponaire recouverte de rosée ?!?). C'est un monde qui a ses langues et ses codes, ses légendes et son organisation. Grande réussite que de n'avoir pas poussé l'anthropomorphisme à l'extrême, mais avoir su créer une ambiance lapin originale, des personnages au caractère et aux moeurs lapin. Le récit s'adapte au rythme des boules de poils, tout en accélérations fulgurantes, en longues pauses contemplatives ou stupéfiées. Les réactions des lapins sont rarement celles auxquelles on s'attend et ça a un charme fou.

Sur le fond, les interprétations peuvent être multiples. Eloge de la fuite et du collectif, dénonciation des régimes totalitaires, roman d'apprentissage et du respect de l'autre, mais également récit écologiste ou plutôt description énamourée de la "petite nature ordinaire", on trouve à peu près tout ce que l'on souhaite dans ce récit, transformant ainsi une histoire de lapinous aventureux en  fable universelle. En ces temps de montée de la haine et de la bêtise, je dois avouer que tout cela fait un bien fou. Alors vous savez quoi ? Pour Noël, ne cherchez plus, offrez une garenne ! Plaisir d'offrir, joie de recevoir (en plus il n'est pas cher).

Faites que ce livre n'arrête pas de courir de sitôt !

Trad. Pierre Clinquart (remise au goût du jour et c'est hyper beau)
Ed. Monsieur Toussaint Louverture (c'est comme toujours un très beau livre, merci)

(PS : il paraîtrait qu'une carte de Watership Down venait compléter certaines éditions de l'ouvrage, elle n'y est pas ici, mon coeur saigne un peu, j'adore les cartes).

Posté par AnneduPerigord à 13:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

20 novembre 2016

Chronique livre : Le Garçon

de Marcus Malte.

Lire sur le site tout bien rangé !

 

legarçon

Comment raconter le début du XX ème siècle ? Le siècle de l'émergence, de l'explosion culturelle et technique, mais aussi le siècle de l'industrialisation de toutes les absurdités et atrocités. Marcus Malte choisit une page blanche, un garçon muet, élevé en semi-sauvage par une mère trop jeune et trop folle. La mère meurt, le garçon prend la route, fait des rencontres, côtoie cette humanité qui ne sera finalement jamais la sienne, trouve l'amour absolu, le perd, utilise ses capacités de survie dans les tranchées de la guerre, dans un bagne en Guyane. Il parcourt les routes et le monde, franchit les montagnes de l'Histoire pour finalement s'éteindre comme il est né. Le garçon n'est qu'un catalyseur pour raconter ce siècle qui naît, les collisions entre les événements, les inventions, les décisions politiques.

Il passe une saison au sein d'une peuplade indigène au bord du río Vermelho. C'est un village. Une douzaine de huttes, une soixantaine d'habitants. Ils étaient des milliers cent ans plus tôt mais le progrès a fait rage.

Et c'est ça qui impressionne dans le livre de Marcus Malte. Au-delà de l'impeccable maîtrise technique et stylistique, parfois un peu clinquante il est vrai, c'est de révéler les liens, de trouver ces points de contact, ces mises en parallèles scotchantes de puissance entre des faits en apparence éloignés. Ca frictionne, ça égratigne, ça fait mal au bide et ça révèle la beauté mais surtout l'absurdité et la violence du début de ce siècle, ferments d'autres horreurs, encore et toujours plus absurdes et meurtrières.

Malgré ce que certains d'entre vous pourraient croire, affirmait le médecin-major, la guerre représente le plus haut degré de civilisation !

De ce roman parfaitement construit, inventif, érudit, on retiendra donc cette capacité à faire naître les images sublimes et déchirantes, à révéler par la langue et par le sens de la connexion ce que les manuels d'Histoire peinent à mettre en lumière, à décrire si merveilleusement l'amour et la rage.

Ed. Zulma

Posté par AnneduPerigord à 12:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

16 novembre 2016

Chronique livre : Prendre dates

de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet.

Chronique publiée initialement dans le numéro 30 de l’indispensable Revue Dissonances.

« Comment oublier l’état où nous fûmes, l’escorte des stupéfactions qui, d’un coup, plia nos âmes ? »

prendre_dates-652x1024Il faut peu de choses parfois (ici les premiers mots d’un texte) pour réaliser que les plaies ne sont et ne seront jamais refermées, pour dégeler les douleurs enfouies et leur redonner vie. A quatre mains, un historien et un écrivain relatent les attentats de janvier 2015, un peu avant, un peu après, pour rendre compte, poser sur papier les faits externes et les processus internes, ce qu’ils ont pensé, ressenti, à juste place entre le déroulement des événements et le début de la mise à distance. Et c’est bouleversant. Bouleversant de justesse des sentiments, et d’intelligence.

« Ce qu’il fallait d’abord, c’est prendre dates, et le faire à deux pour se préparer à être ensemble, puisque deux en somme est le premier pas vers le plusieurs ».

Prendre dates est un livre nécessaire en ce sens qu’il refuse la mort de l’émotion collective qui nous a saisis à la gorge et qui s’est pourtant évanouie à peine éclose. Le livre peut-être vu en ça comme un espace de recueillement, un lieu dans lequel on peut raviver sans honte ce sentiment rare et puissant de communion, d’existence d’un « nous » si rarement tangible. Mais l’émotion n’est rien sans intelligence. Fin, subtil, documenté, Prendre dates nourrit l’esprit, révèle, met en lumière les rouages, les failles, les zones d’ombre et ose même proposer, anticiper, s’engager. Aujourd’hui, la dernière phrase de l’ouvrage résonne douloureusement aux oreilles du lecteur et ancre définitivement l’absolue nécessité de l’existence même d’un tel livre :

« On sait faire, […] : s’occuper des morts et calmer les vivants. Pour le reste, ça commence. Tout est à refaire. »

Ed. Verdier

Posté par AnneduPerigord à 20:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 octobre 2016

Chronique livre : La Traîne-Sauvage

de Rosine Crémieux et Pierre Sullivan.

A lire sur le site monomaniaquement rangé

Chronique publiée initialement dans le numéro 29 de l'indispensable Revue Dissonances.

la-traine« Traîne-sauvage » est le terme désignant un type de luge au Canada. Tout commence ici par un quiproquo, une erreur d’interprétation. Pierre Sullivan est le collaborateur de Rosine Crémieux, infirmière résistante dans le Vercors puis déportée en 1944 à Ravensbrück avant de devenir une grande figure de la psychanalyse de l’enfant.

« Pourquoi m’avoir laissée entre les deux étapes, trop avancée pour retourner vers cette vie de jeune fille calme et tranquille, pas assez cependant pour pouvoir me reposer ? »

Quand il évoque devant elle la traîne-sauvage, Rosine Crémieux visualise immédiatement les trains de la déportation. Son passé, elle l’a enfoui, peu désireuse de faire porter aux autres le fardeau de son expérience. Mais voilà que les conversations avec Pierre Sullivan font ressurgir les souvenirs.

« J’aime la manière dont vous racontez ; les blancs, les imprécisions ne me gênent pas. »

Hors du cadre de la psychanalyse, une correspondance se met en place, la parole de l’un active la plume de l’autre et cette conversation ramène à la surface des bribes éparses du passé. La vivacité et l’énergie de Rosine Crémieux tiennent à distance le pathos et cette archéologie de la mémoire, désordonnée, bousculée, presque diffuse, bouleverse par sa volonté farouche de ne rien démontrer et de laisser au lecteur l’espace nécessaire à la construction de sa propre expérience. Rosine achève son chemin littéraire par le très beau

« Nous avons bien terminé ce voyage ensemble »

mais il ne faut pas s’y tromper : pour le lecteur le voyage ne fait que commencer.

Ed. Signes et Balises

Posté par AnneduPerigord à 08:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

10 octobre 2016

Chronique livre : Des idiots nos héros

de Moreau.

Lire Là où tout est bien rangé.

 

Chronique publiée initialement dans le numéro 28 de l'indispensable Revue Dissonances.

idiotsUne famille : deux frères, la mère et le père. De ces quatre-là, Moreau nous fait entendre la voix de trois. Un des garçons d’abord, « L’UN », qui parle à son frère, « l’autre », la mère ensuite et enfin le père.

« Je sais que je suis un idiot / Je sais ça / Je sais / J’ai toujours su ça que je serais ton idiot ».

On remonte l’histoire de cette famille à travers ces trois monologues et les ruines des êtres, on reconstitue notamment le puzzle de cette relation ambiguë entre les deux frères que L’Un nous livre dans un premier texte bouleversant. C’est une litanie, une catharsis, la parole longtemps ressassée de L’Un qui se tait et qui est si peu face au jugement, face à la brillance, face à l’éclat de l’Autre :

« Et tu parleras de Beckett / Je sais ça / Je sais ça qu’il te faut toujours parler de Beckett ».

Il y a dans ce texte une force étonnante née de la blessure, du silence et de l’ombre. La prise de parole est en elle-même un acte fort et l’écriture de Moreau possède une frontalité et une sincérité déchirées. Ses mots sont posés, des constats, implacables mais presque apaisés, nés d’une longue construction par le regard de l’autre, une construction dans la violence et la douleur silencieuse.

Les trois monologues révèlent ainsi les courants, les vibrations internes individuelles au sein de la cellule familiale et les lignes de forces et de failles qui en relient les membres, des liens qui forgent et détruisent, mais maintiennent en équilibre instable cette famille. Jusqu’à sa rupture :

« Je vous ai regardés. / J’ai compris que quelque chose était détruit ».

Ed. Théâtre ouvert

Posté par AnneduPerigord à 18:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 septembre 2016

Chronique livre : Les nouvelles métropoles du désir

d'Eric Chauvier.

Lire sur le blog bleu.

lesnouvellesmetropolesVous qui entrez dans ce livre, laissez toute espérance ! Grande amatrice des errances psycho-socio-géographico-lexicalo-péri-urbaines d'Eric Chauvier, me voilà toute bousculée par ce texte sans pour autant pouvoir mettre immédiatement le doigt sur ce qui m'effraie à ce point là-dedans. Oui, ce qui m'effraie et d'ailleurs, il est beaucoup question de peur dans Les nouvelles métropoles du désir. Où plutôt de terreur. Une terreur à la spatialisation calculée, mais ça, on ne le comprendra qu'à la fin, n'allons pas trop vite.

Voilà que je me perds une fois encore dans la contemplation de leur beauté - sublimation de la vérité urbaine.

Comme d'habitude chez Eric Chauvier, au commencement il y a le fait vécu, l'expérience. Ici, en centre-ville, un hipster se fait tabasser sans raison apparente par trois banlieusardes en furie. Eric Chauvier le suit dans un bar auquel j'aurais bien du mal à donner un qualificatif (on y passe des films sans le son, du tennis sans les bruits de balle, de la musique remixée plein pot et on y croise des gens super-lookés, ça vous dit quelque chose ? moi non, mais je suis un peu plouc et je n'aime pas la musique à fond). Dans ce bar, notre contemplatif contemple et dissèque, ou tente de disséquer, les comportements opaques d'ilôts d'humains branchouilles, tout en essayant vainement de commander une bière (ça c'est la running joke du livre). Viennent se greffer à sa contemplation pour le moins morne, des bribes de souvenirs, un apéro chez un ami d'enfance raciste, des ados qui manipulent des armes dans le bois d'un lotissement et bien sûr les trois furies.

Partout, domine l'impression que cette zone existe par défaut, telle l'antichambre d'une vie sociale qui serait ailleurs.

Parce que c'est ça en fait qui intéresse Eric Chauvier, essayer de comprendre ce qui a poussé ces trois filles à tabasser le gars qui ne faisait que passer. Il entame alors une réflexion "à la Chauvier", brouillant les frontières de l'histoire, de la géographie, de la sociologie et de la psychologie. Banlieue et péri-urbain (les abords, les périphéries) vs les centre-villes dans lesquels tout est calculé (y compris le look et les comportements de ses habitants) pour en faire ces "nouvelles métropoles du désir" dans lesquelles même les périphériques doivent ressentir une illusion d'appartenance construite et finalement factice. Bon, alors ici, on n'est clairement pas dans une grande révolution de la pensée, riches vs pauvres, la lutte des classes, le désir de posséder ce que la classe sociale "supérieure" possède, tout ça tout ça, on a déjà lu ça à toutes les échelles possibles, du local au mondial, de l'ancien à l'actuel. C'est bien fait, mais pas très nouveau.

C'est tout le problème : tout comme mon ami d'enfance, les trois furies détestent de façon viscérale ce qu'elles désirent. Seul le passage à l'acte les distingue.

Ce qui est bien plus intéressant par contre, c'est la façon dont Eric Chauvier met en lumière un processus de renversement de la terreur. Au passage à l'acte des trois furies (on peut y voir métaphoriquement tant de choses dans ce passage à l'acte terrorisant), il oppose la violence engendrée par la sophistication des hyper centres urbains et de leur faune (occidentale?). Par cette sophistication pleine, matérielle (les commerces, les marques, le look) ou immatérielle (la beauté), consciente ou inconsciente, la ville (contenant et contenu), qui accueille physiquement et s'abreuve de tout le sang qu'on lui injecte, renvoie à leur vide les "occupants des limbes", provoque le désir, suscite la détestation. Les plus chafouins me rétorqueront que tout ça n'est pas très nouveau non plus, pas très abouti et qu'il serait temps d'aller plus loin. Oui, certes, mais c'est quand même plutôt bien fichu.

Par leur comportement blasé, (les résidents épanouis des métropoles) appliquent les préceptes contenus dans l'étymologie du mot "territoire" : "droit de terrifier". Les êtres sexy qu'ils pensent être ici deviennent parfois monstrueux là-bas, dans l'outre-ville d'où émanent d'indistinctes menaces.

En fait, je pense que ce qui me bouscule là-dedans, c'est que ce qu'Eric Chauvier raconte m'est viscéralement étranger. Je vois ce qu'il veut dire, je fais les mêmes constats, je pense qu'il a probablement raison sur beaucoup de choses. Mais moi je ne fonctionne pas comme ça et je me sens démunie face à la vision du monde (des mondes) qu'il décrit, je ne les appréhende pas, je les vois, mais je ne les vis pas. Tout ça manque cruellement d'amour et de lumière. Les nouvelles métropoles du désir est glaçant, un cercle vicieux, car que reste-t'il à sauver ? Où est passée l'humanité ? N'y a t'il pas le moindre espoir d'esquisser une solution ? A quoi sert un livre s'il ne sert pas à fracturer nos propres impasses ? Si la réflexion qu'il engendre nous fait nous cogner aux parois du bocal ? Comment survivre à cet étouffement ? Là tout de suite, je ne vois pas. Sans doute une petite chanson douce ?

Ed. Allia

PS : je parcours après avoir écrit ce texte quelques critiques sur ce livre parues dans des revues des vraies, surgit alors le mot "Réjouissant". De l'hétérogénéité des perceptions.

Posté par AnneduPerigord à 13:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

17 septembre 2016

Chronique théâtre : Krach

de Philippe Malone.

Lire sans avoir besoin de lunettes c'est là

Chronique publiée initialement dans le numéro 26 de l'indispensable Revue Dissonances.

krachIl a fallu attendre quatre années pour entendre à nouveau l’écriture de Philippe Malone. Après la déflagration Septembres, Krach vient confirmer son immense talent. Un homme tombe d’une tour, réelle, métaphorique. Sa chute est disséquée – effets, causes, lutte perdue d’avance, solitude face au grand tout.

Publié chez Quartett, éditeur spécialisé dans le théâtre, Krach, texte des frontières, est pourtant inclassable. Ça commence comme un poème, une phrase

« que tu craches ou heurtes le mur ne cédera pas »

qui gonfle, se nourrit, se débat dans l’impuissance de la chute. Puis, en trois tables – des heures, des semaines

« 52 dont 46 produites & 6 chômées réparties comme suit : 4 été soleil huile bronzante maillot épilé Ricard mélanome »

et des années – Philippe Malone résume le quotidien et l’existence de l’homme lambda. C’est drôle et terrible, d’une lucidité ravageuse. La chute reprend et le texte se fait plus dense, moins oral, les étages défilent en ordre et en statut social décroissants. Et le sol de se rapprocher.

Dans Krach, l’écriture de Philippe Malone est identifiable dès la première phrase. Et pourtant, à chaque nouveau texte l’auteur réussit à réinventer son écriture. Après l’écriture du souffle dans Septembres, l’auteur s’essaie ici à l’écriture de la chute. Moins homogène, plus polymorphe, toujours surprenante, la voix de Krach enfle, s’arrête, digresse, explique et terrasse. L’auteur ose prospecter des territoires sans doute plus personnels, le texte s’en nourrit, diffuse l’angoisse sourde de l’étouffement. Et ébranle son lecteur.

Ed. Quartett

Posté par AnneduPerigord à 20:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

16 septembre 2016

Chronique livre : Grosses joies

de Jean Cagnard.

 

Lire là où c'est bien classé

Chronique publiée initialement dans le numéro 27 de l'indispensable Revue Dissonances.

grosses-joiesUn chien traverse la page, il n’a rien à faire là, mais il est là quand même. Le lecteur s’en étonne et le narrateur lui-même

« C’est assez étrange la présence d’un chien sur un parking d’aéroport mais il y a des jours où les parois du monde se montrent particulièrement perméables ».

Donc le chien est là et ce n’est pas la seule singularité de ces Grosses joies au titre non usurpé.

Jean Cagnard signe, après son merveilleux roman L’Escalier de Jack, un recueil de nouvelles étonnantes. Les situations y sont somme toute banales : un voyage, un enterrement, une visite à la famille, une partie de pêche. L’auteur réussit à métamorphoser toutes ces historiettes. Le commun n’a ici pas sa place, il se trouve décalé, transfiguré, rêvé

« car il y a toujours quelque chose de surnaturel à se trouver au bord de l’eau où les petites joies deviennent mystérieusement de grosses joies »

Chaque texte déploie son univers unique de fausse simplicité, de vraie fantaisie, d’absurde drôle et léger mais surtout d’infinie mélancolie. Car il ne faut pas s’y tromper, derrière ce quotidien réinventé pointe à tout moment la violence, la mort, la solitude. Cet homme est rejeté par sa famille, cette femme par son mari, celui-ci perd son travail. A l’improviste, la phrase bifurque, détourne l’attention du lecteur, élude la tristesse pour mieux la révéler. En toute discrétion et avec une classe absolue.

Alors, le sourire aux lèvres et le cœur fissuré, on regarde à nouveau passer le chien. Cette fois-ci la bête est peinte en bleu et Jean Cagnard de nous murmurer

« Rien n’indique qu’elle en attend plus que ça de l’avenir ou même de l’humanité ».

Ed. Gaïa

Posté par AnneduPerigord à 08:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 septembre 2016

Chronique livre : L'opticien de Lampedusa

d'Emma-Jane Kirby.

Lire là où c'est tout joli et bien rangé

 

L'opticien plante ses ongles dans la peau noire et visqueuse pour hisser le garçon à bord. De sa vie, il n'a jamais serré aussi fort la main de quelqu'un.

lopticiendelampedusaImpeccable, irréprochable, c'est ce qu'on se dit en posant avec émotion ce livre. C'est une histoire vraie, des paroles collectées par Emma-Jane Kirby, journaliste à la BBC. Mais ce témoignage, elle en a fait un livre, un roman. Le procédé pourrait être discutable, le résultat ne l'est pas. L'opticien de Lampedusa frappe juste.

Cet opticien donc, petit commerçant de son état, en fin de carrière, qui aime l'ordre et la précision, se trouve, avec sa femme et des amis, au coeur d'un drame absolu, le naufrage d'un bateau de migrants essayant de rejoindre les côtes de Lampedusa. Ils sont en mer, au petit matin, entendent des cris, imaginent des mouettes, découvrent des centaines d'hommes et de femmes, surtout des hommes, luttant contre la noyade. Ils en sauvent quarante-sept, sont contraints de s'arrêter là.

Ce qui intéresse Emma-Jane Kirby, au-delà du drame en lui-même évidemment, c'est la gestion intime de ces faits par ceux qui les ont vécus, les chambardements intérieurs qu'ils ont provoqués sur l'opticien et ses proches. Parce qu'il aura fallu à l'opticien d'être sur ce bateau pour comprendre et pour voir. Voir les migrants au-delà de silhouettes au bord de la route, au-delà de la baisse du tourisme qu'ils engendrent, voir et comprendre leur détresse, leur courage.

Il n'y a pas grande analyse politique apparente dans ce texte, au style sobre et lumineux, mais une volonté humaniste de donner à ressentir et à voir. Sans débordement, sans leçon, de manière factuelle et épidermique, l'auteur choisit la voie du vécu et du sensible, en évitant tout mélodrame. L'équilibre n'était pas évident à trouver et c'est par son écriture précise qu'Emma-Jane Kirby réussit à l'atteindre. L'opticien de Lampedusa constitue une véritable oeuvre littéraire, juste et touchante qui nous dit, avec subtilité, ouvrons les yeux.

Ed. Équateurs
Trad. Mathias Mézard

Posté par AnneduPerigord à 12:36 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags :

10 septembre 2016

Chronique livre : Sombre aux abords

de Julien d'Abrigeon.

Lire sur le blog bien rangé et tout propre.

Et qu'il n'y a que moi, ce soir, comme tous les soirs, pour prendre la radée.
C'est la loi du travail, la vie qui travaille.

sombreauxabordsC'est la France des sous-préfectures, des départementales, des périphéries et des zones commerciales, la France des mobylettes et des garagistes, celle où lorsque tu es ado, le BTS tourisme ou comptabilité constitue l'horizon de la réussite suprême, où tu traînes tes guêtres dans le bar pourri en face du lycée, où ta plus grande ambition est de rouler ta première pelle. Ce sont les habitants de cette  France dont on ne parle pas en littérature que Julien d'Abrigeon choisit de nous raconter au travers de dix textes rythmiques et percutants, organisés comme des chansons sur les deux faces d'un vinyle.

-Tu vis ici ?
-Non, j'y habite.

On est un monde de transition entre la ville et la campagne, entre les banlieues industrielles et les lotissements sécurisées, peuplé d'êtres en transition, entre l'adolescence et la vie adulte, entre l'honnêteté et la délinquance, entre la vie et la mort, au moment où tout bascule, où la route dévie, où la décision est prise que c'en est assez de toute cette merde, et que, peut-être on a droit à autre chose.

Texte d'impressions et de musique, long poème en prose éclatée, Sombre aux abords se lit à voix haute, pour faire se percuter les mots, s'entrechoquer les consonnes. Il n'y a pas de confort dans cette langue de la collision, pas de rédemption possible, pas de lumière en vue, juste l'aveuglement du désespoir. Si, dans les thèmes qu'il brasse, Julien d'Abrigeon creuse la rupture, l'équilibre brisé, la faille qui s'ouvre, il réussit à tracer des passerelles étonnantes entre ses différentes influences (citées à la fin du livre et auxquelles j'ajouterais le maître Claro dans ses textes les plus fous), des influences superbement hétéroclites, souterraines et surtout jamais envahissantes. Pas de doute, c'est un très très beau texte.

Ed. Quidam Editeur

Posté par AnneduPerigord à 20:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Chronique livre : Sporting club

d'Emmanuel Villin.

Lire sur Racines... (Chroniques)
Là où c'est tout beau et bien rangé

C'est finalement malgré moi que j'étais devenu ce qu'on peut appeler un assez bon nageur.

sportingclubDans une ville en perpétuel chambardement, au bord de la Méditerranée, probablement Beyrouth, notre narrateur essaie vainement de croiser la route de Camille pour l'interviewer et écrire un livre sur la vie de ce mystérieux et charismatique personnage. Mais Camille se refuse, laisse traîner. Il ne reste plus à notre héros qu'à trainer ses guêtres dans la ville, lézarder sur un transatlantique d'un autre temps dans un club sportif d'un autre temps au milieu d'une ville qui accumule le béton à un rythme frénétique.

C'est intéressant et original ce petit roman indolent et cramé de soleil. Ca change. Ca amène ailleurs. Et c'est le gros point fort de ce joli livre, n'avoir finalement comme ambition principale que de nous raconter une petite histoire et de nous dresser en creux le portrait d'une ville tiraillée entre son passé et la pression du présent et de ses habitants. Suivant le rythme nonchalant et le regard légèrement décalé du narrateur, le style de Sporting club dégage une langueur curieuse et détachée. Des images persistent, un phare englouti progressivement par le béton, des murs qui s'effritent, un ciel hachuré de fils électriques, une projection en super 8 sur le toit d'une maison.

Il manque sans doute un petit quelque chose d'inexplicable pour avoir la sensation de lire une oeuvre complètement aboutie. Mais après tout, parfois, ce n'est pas si mal quand la porte reste ouverte.

Ed. Asphalte

Posté par AnneduPerigord à 15:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :